Thursday, June 30, 2005

Chapitre XXI_ Gladiateur

Il faisait chaud. Très chaud. Trop chaud pour un début d’après midi alors que le mois de décembre se commençait à peine dans une atmosphère de guerre civile et de combat contre l’envahisseur. Mais l’histoire avait prouvé plus d’une fois que le climat Twotfien se déréglait pour un oui ou pour un non selon la mort, la naissance, les joies et les tristesses des grandes puissances de ce monde.
Laurë ouvrit un œil, puis l’autre, et finit par se redresser sur la couchette. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait pu parvenir à s’endormir dans ces conditions. Par la petite meurtrière grillagée du haut de sa cellule elle aperçut quelques pieds, les pas des gens pressés qui venaient assister au répugnant spectacle se préparant au Palais de Glace.
Le Palais de Glace, contrairement à ce que son nom indiquait, n’était pas du tout fait de glace. Cet imposant édifice, construit à l’époque de la première des princesses de la lignée à présent éteinte des Crystal, était un palais le combat, un multiplex où, en entrée libre, chacun pouvait venir s’entraîner au combat, voir des pièces de théâtre ou de musique, bref : faire du sport et voir des gens. Il tenait son nom de la plus grande de ses salles, surmontée à son sommet d’une titanesque coupole de verre servant de plafond.

La jeune fille se laissa retomber assise sur sa couchette de pierre et s‘essuya négligemment le front où perlaient déjà quelques gouttes de sueur. S’il faisait insupportablement chaud au dehors, dans les cachots on étouffait : l’air moite oppressait les prisonniers dans leurs cellules, qui devaient se coller aux murs pour avoir un peu de fraîcheur. Bien que Laurë fût la digne fille de son père, le démon ardent Laar, elle n’avait pas hérité de lui la complaisance qu’il pouvait avoir en milieu chaud, et comptait bien se sortir de là au plus vite sous peine de finir étouffer dans ce soma improvisé. Elle pouvait bien essayer de faire fondre la serrure, mais cela ne lui serait pas d’une grande utilité, d’autant plus que la température allait de ce fait monter en flèche, et qu’elle s’épuiserait inutilement. Car, bien qu’elle n’eut pas la moindre idée de la cause de l’empressement des gens au dehors, quelque chose au fond d’elle lui disait qu’elle allait avoir grandement besoin de ses forces.
La porte s’ouvrit avec fracas et trois hommes en armes débarquèrent dans la cellule.

- Ton attente s’arrête ici, poupée ! postillonna le plus laid du trio. Maintenant tu vas nous suivre pour ton ultime combat !

Laurë releva avec hargne ses yeux d’émeraude vers lui. Son sourire édenté s’effaça quelque peu et il se mit à gesticuler avec peine. Si on eût pu tuer du regard, Laurë aurait ôté la vie à bien plus de monde que jusqu’à ce jour là. Cependant elle finit tout de même par se redresser et suivit les hommes sans un mot.

Autour d’eux, les murs de pierre grise suintaient et on pouvait entendre une rumeur venue de l’extérieur, sûrement de la grande salle du palais de glace. Le groupe stoppa devant un petit comptoir de bois sombre que surplombait une étagère à casettes. Un des soldats chercha quelques instants dans le bazar et finalement en sortit un objet brillant qu’il tendit à Laurë. Celle-ci le saisit et y baissa les yeux d’un air méfiant. C’était une dague magnifique, avec une garde en or sertie de rubis, et une lame en argent étincelante. Sa dague. Elle l’avait héritée de son père presque quatre cents ans de cela et ne la quittait jamais. On avait dû la lui enlever lorsqu’elle s’était fait prendre après sa course sur les toits, il y avait une semaine. Laurë fronça les sourcils et leva un regard interrogateur vers le soldat.

- Pourquoi vous me la rendez ? Je vais sortir ?

- Ah ça oui, tu vas sortir ! ricana l’homme, révélant des dents gâtées. Mais je peux t’assurer que ce sera ta dernière fois !

Comme pour appuyer cette affirmation, une lourde herse tomba entre Laurë et le groupe de soldats dans un fracas épouvantable, l’enfermant dans un long corridor qui menanit, plusieurs dizaines de mètres plus loin, à une large ouverture d’où provenaient de nombreux bruits diffus mais surtout la lumière vive du soleil.
Jetant un dernier regard aux trois soldats hilares, Laurë se passa une mèche de cheveux blonds derrière l’oreille et partit d’un pas décidé vers le carré de lumière qui s’offrait à elle. Elle n’avait rien à perdre. Elle sentait bien qu’elle tombait dans un piège, c’était inévitable. Mais elle ne comptait pas moisir dans les caves du Palais de Glace pour le reste de ses jours, d’une part parce qu’elle avait un morceau d’armée à constituer, d’autre part parce que c’était hors de question, voilà tout.

A mesure qu’elle avançait, les bruits du dehors lui parvenaient de plus en plus forts, ainsi que la lumière si crue qui perçait de l’ouverture. Puis Laurë passa la porte. Une terrible bouffée de chaleur l’envahit soudain, et, aveuglée par l’éclat éblouissant du soleil à son midi, elle recula d’un pas. Une immense clameur s’éleva soudain tout autour d’elle, et quand, bravant la lumière, elle parvint enfin à ouvrir grand les yeux, elle ne put réprimer un hoquet de stupéfaction. Sous ses talons aiguille, le sol était de terre battue et de poussière sur un immense cercle de plus de cinquante mètres de diamètre surplombé par des gradins de pierre. Et quels gradins…Des centaines et des centaines de places, toutes occupées, toutes remplies de spectateurs en délire qui hurlaient et acclamaient de tout leurs poumons sous le soleil de plomb tapant à travers l’immense dôme de verre à moitié replié, comme la visière d’un casque, et laissant voir le ciel d’un bleu d’azur.
La jeune fille reprit son souffle doucement, serrant la dague entre ses doigts moites. Elle venait de comprendre l’expression du soldat. Au même moment, tout autour de la « scène » du colisée, soixante prisonniers, leurs armes à la main, venaient de comprendre que sauver leur vie serait difficile.

*

- J’étais sûr que ça plairait ! se vanta Capricorn à l’ombre de la tribune officielle. La poussière, les cris, le sang sont un spectacle irrésistible pour le peuple. De tous temps les spectateurs n’ont pas manqué à ces spectacles aussi répugnants que réjouissants !…

Morganne ne fit aucun commentaire. Si elle n’avait pas été son garde du corps, elle aurait empoigné le tyran par ses cheveux blancs et l’aurait envoyé en contrebas pour s’amuser à compter le nombre de secondes pendants lesquelles il serait parvenu à se garder en vie face à tous les démons qui se battaient là. Il avait gagné. Par le simple fait d’organiser ce spectacle abominable, ils ‘était mis la populasse dans la poche. Et la populasse l’aimait parce qu’il leur montrait des hommes et des femmes s’entre tuant pour avoir la vie sauve…C’était méprisable.
Elle suivit, sans écouter Capricorn davantage, les mouvements agiles de la petite silhouette qui égorgeait adversaire sur adversaire, en contrebas. Laurë. Sa fille. Comment était-elle arrivée là, elle n’en savait rien. Elle savait juste que cette petite boule de nerfs, fruit d’un amour passé avec Laar, était irrémédiablement la meilleure combattante du lot de perdus qui constituait cette troupe de gladiateurs improvisés. Il y avait seulement cet homme, debout dans un coin, immobile. Tous ceux qui s‘étaient souciés de lui sur le terrain du combat avaient soudain vu leur attention se fixer sur un autre adversaire. Cet homme était… différent. Son aura brillait de mille feux, il ETAIT la guerre, sans que cela eut pu s’expliquer d’une quelconque manière. Il y avait longtemps que Morganne n’avait pas senti d‘aura de la sorte. Cela remontait loin, très loin… A l’époque où les créatures divines n’avaient pas encore été chassées de Twotf, avant que ne commençât cette terrible ségrégation contre les démons et que les temps changent définitivement, moins d’un siècle de cela, après le massacre des Elfes au centre du monde.
Une aura divine.

*

Un jeune démon vacilla et finit par s’effondrer sur lui même. Laurë souffla une mèche blonde qui s‘était aventurée devant ses yeux. Il avait été coriace, celui-là. Elle reprit son souffle et regarda un peu autour d’elle. Il ne restait plus personne. Depuis combien de temps se battait-elle ? Une heure ? deux ? Peu importe, puisque c’était fini. Elle essuya la lame d’argent de sa dague contre son pantalon et rangea son arme, avant de se diriger lentement vers l’ouverture par laquelle elle était entrée. Elle avait gagné, elle voulait sortir. Elle n’avait plus rien à faire ici. Soudain, elle s’arrêta. Elle avait très nettement senti une présence sur le champ de bataille. Elle tourna les talons et fit face. A une dizaine de mètres d’elle, elle reconnut l’un des combattants, l’homme qui n’avait pas bougé d’un pouce tout au long du combat, mais que personne n’avait provoqué. Il était grand, un mètre quatre vingt dix, dotée d’une musculature assez développée. Torse nu, il portait un pantalon en jean rentré dans ses rangers de cuir brut. Vu son corps, Laurë lui imagina un visage assez séduisant, mais ne put cependant pas le contempler, car il était caché par un casque grec à la visière baissée.
Debout au milieu du cercle que formait la scène, l’homme regardait Laurë, appuyé sur l’impressionnante garde d’une épée titanesque : un mètre cinquante et hauteur, la lame de près de vingt centimètres de largeur…

Ils restèrent là, tous les deux à s’épier durant de longs instants. Même les spectateurs se taisaient. Alors, brisant l’inaction, l’homme attrapa la garde de sa gigantesque épée à deux mains, et, avec le bout de la lame, traça dans la poussière un cercle parfait autour de lui en pivotant. Puis il se replaça dans sa position de départ. Laurë fronça les sourcils. Que fabriquait-il ? Peu à peu, plus aucun bruit ne se fit entendre. Les charognards ne croassaient plus dans le ciel, les pieds des spectateurs s’étaient arrêtés de marteler le sol…Un enfant, bouche ouverte, hurlait sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Même le vent s’était tu. Seule la profonde respiration de l’homme se répercutait en échos dans tout le colisée, régulière et grave, comme irréelle. Laurë était sûre que, sous le casque sculpté et gravé de runes de l’homme qui lui donnait l’air d’un guerrier antique, deux yeux étaient braqués sur elle. Elle sentait leur force, elle sentait cet incroyable pouvoir qui émanait de son assaillant et que, inexplicablement, elle avait l’impression de connaître.

Elle eut soudain une envie folle de tuer, de le mettre en pièce. Oui. C’était sond ernier obstacle vers la victoire, elle allait l’égorger comme elle l’avait fait avec tous les autres démons. Alors qu’elle s’avançait, dague à la main, vers son adversaire, tout le bruit recommença. Le martèlement des pieds des spectateurs contre les gradins, les cris d’encouragement de toute sorte… Comme si on avait réenclenché l’interrupteur qui régissait le son du Palais de Glace. L’homme au casque ne bougea pas d’un pouce. Il resta immobile jusqu’au moment fatidique, jusqu’à ce que Laurë brandît sa dague vers son cœur, à un mètre à peine de lui. Alors, avec une rapidité déconcertante, il arma sa gigantesque épée et contra l’attaque de la semi démone d’un coup d’une rare force. La dague valsa quelques mètres plus loin et Laurë tituba un instant, déséquilibrée par la violence du coup. Elle recula de quelques pas, sans quitter l’homme de ses yeux verts. Elle ne pouvait lutter contre une claymore de cette taille avec une simple dague. Il lui fallait une autre arme. En un coup d’œil, elle avait repéré l’épée du dernier démon qu’elle avait tué et s’en empara. Une très bonne lame. Elle allait voir ce que ce jeune homme valait en combat singulier… En un bon, elle fut sur lui. Les lames s’entrechoquèrent avec force sous les ovations du public qui, plus que jamais, se délectait du combat. Du haut de la tribune officielle, Morganne, comme figée dans le marbre, attendait de voir. Elle avait déjà vu l’homme qui combattait sa fille, elle en était sûr. Le point était de savoir où et quand. Et surtout qui…

Laurë était décontenancée. Son adversaire semblait prévoir ses attaques avant même qu’elle n’eût décidé de les faire. Elle n’avait jamais vu ça. Il était très rapide, très agile, elle aurait presque cru qu’il menait la bataille, la faisant combattre comme une marionnette et lui donnant lui-même les idées pour ses prochains coups. Le pire était qu’il ne sembalit pas vouloir lui faire du mal. A plusieurs reprises, il avait laissé passé des occasions qui auarient, vu le niveau qu’il atteignait, transformé la jeune fée en charpie.
Il fallait faire cesser cet échange de balles. Tenter quelques chose d’inédit, quelque chose qui le surprendrait et qui permettrait une ouverture. Soudain, sans crier gare, Laurë dévia son coup et se laissa tomber au sol. La titanesque épée, portée par son élan qui aurait du être arrêté par l’arme de la jeune femme, continua sa course dans le vide. L’adversaire réagit, mais trop tard. Il eut juste le temps de reprendre son équilibre et de baisser la tête pour voir la botte noire et poussiéreuse de Laurë fuser dans son entrejambe. Cet exploit fut salué par un « oooh ! » de l’assistance tandis que cette dernière se relevait dans une roulade, sans baisser sa garde. A peine fut-elle de nouveau sur ses deux pieds qu’un fulgurant coup de ranger la souleva dus ol comme une plume et l’envoya s’écraser contre un mur de la scène du palais. Elle se releva avec peine, pliée par la douleur. Son épée avait atterri plusieurs mètres plus loin, dans la terre battue. Déjà l’homme approchait, glissant la grande claymore dans le fourreau accroché derrière son dos par une ceinture de cuir.

Laurë devait jouer carte sur table. Elle n’avait plus vraiment le choix. Face à cet adversaire d’un niveau plus élevé que els démons qu’elle avait déjà occis, ne lui restaient plus que ses pouvoirs. Il y avait ceux hérités de sa mère, le contrôle de la terre, dont elle ne savait presque pas se servir, et ceux que Laar lui avait laissés : le contrôle du feu. Arquant ses deux bras comme elle avait vu faire Hystéria de nombreuses fois, elle envoya une boule de feu de bonne taille de toutes ses forces, droit vers le cœur de l’homme. Puis elle ouvrit des yeux ronds. Elle n’y croyait pas. C’était impossible. A quelques dizaines de mètres devant elle, il avait tendu le bras, et une boule de feu, en tout point similaire à celle qu’elle avait lancée, en sortit. Dans une monumentale explosion, les deux boules entrèrent en contact, provoquant un souffle chaud qui balaya l’assemblée en ébullition.
Laurë était une battante. Rares étaient les hommes coriaces qui avaient réussi à lui faire baisser les bras. Mais là… Elle commençait sérieusement à perdre espoir.

Tout à coup, quelque chose tomba entre eux deux. Quelque chose de petit et brillant, un écu à première vue. L’homme baissa le regard un quart de seconde à peine, avant de se rendre compte de son erreur. Trop tard. Laurë avait littéralement sauté sur l’occasion. Les deux adversaires partirent en roulé-boulé et elle prit rapidement l’avantage. Le temps de souffler et elle se tenait à genoux sur le torse nu et musclé de l’homme, une lame entre ses doigts appuyés contre la pomme d’adam de celui-ci. Ses yeux d’émeraude brillèrent triomphalement. Elle avait gagné. Il était à sa merci.
Elle resta là, un instant, sans bouger, à savourer sa victoire. Allait-elle d’abord l’égorger et ensuite regarder son visage, ou voulait-elle déjà savoir qui elle allait tuer ?

- Si tu me tues maintenant, tu ne sauras jamais que si tu lèves trois fois les bras au ciel, Yué rapplique et nous sort d’ici.

Laurë étouffa un hoquet d’étonnement. De sa main libre, elle arracha le casque de l’homme et le gifla de toutes ses forces, avant de regarder d’un air tendre son cousin qui se tordait de douleur sous elle. Deux grands yeux marrons et pétillants, un visage doux et souriant recouvert de mèches brunes collées par la sueur sur ses tempes, il n’y avait plus aucun doute sur l’identité du personnage.

- Coryolan, espèce de sale… Tu as failli me tuer ! s’écria Laurë faisant semblant d’être furieuse.

- Hmmm… Je suppose que ça méritait la baffe, reconnut ledit Coryolan en tentant de se libérer un bras. Tu cries mais tu n’est pas morte ! Je pense que si Yué n’avait pas balancé ce truc, j’aurais pu faire mon petit numéro tranquille. Cet enfoiré a tout fait rater !

- Yué est ici ? demanda la jeune femme, surprise.

- Il n’attend que ton signal.

Coryolan sourit à Laurë. Fils du dieu Arès etd e la démone Hystéria, il n’en était pas moins que le cousin de la jeune fille. Plusieurs centaines d’années de cela, ils avaient formé un trio inséparable avec Yué Shania, l’amour de Laurë. Ils ne s’étaient plus réunis tous les trois depuis la révolution, événement qui avait séparé bien des groupes. Coryolan avait hérité d’une part du pouvoir de sa mère sur le feu, ainsi que celui de son père, dieu de la guerre, de maîtriser la haine et le courage dans le cœur des hommes pour les mener à la victoire, ou au contraire à la défaite.

- Tu veux dire qu’il est prêt à nous faire sortir d’ici ?

- Tout à fait prêt.

- Pour aller où je veux ?

- Où tu veux. Maintenant, ajouta Coryolan, si ça te dérange pas, bien sûr, je voudrais que tu me laisses me relever. Non que je ne trouve pas cette position agréable, mais il se trouve que j’ai une lame sous la gorge et le fourreau de la claymore dans l’axe de ma colonne vertébrale…

Laurë baissa les yeux sur son cousin toujours sous elle puis se releva, le libérant enfin. Il fit craquer ses poignets et ses vertèbres, et regarda vers le ciel à travers la gigantesque coupole transparente à moitié repliée. Pendant que sa cousine ramassait sa dague tombée au sol durant le combat, le demi dieu lui lança :

- Dis, princesse, c’est quand tu veux pour le signal à Yué… Ya comme qui dirait des ennuis qui arrivent.

En effet, il suffit d’un coup d’œil de la jeune femme pour comprendre la situation : sous les hourras et les acclamations des spectateurs ravis de voir l’action recommencer, un flot d’hommes en armes avait fait son entrée sur la scène et commençait à les encercler.

- Trois fois les bras au ciel, tu m’as dit ? demanda Laurë qui,s ans attendre de réponse, se mit à exécuter le geste.

- Qu’est-ce qu’il fiche ? pesta Coryolan, constatant que Yué n’était toujours pas apparu.

Le cordon de soldats s’était dangereusement rapproché des deux cousins au centre de l’arène, les emprisonnant dans un cercle de lances prêtes à les transpercer au moindre signal de la tribune officielle. Là haut, Capricorn jubilait, et son œil rouge et son œil vert brillaient d’un éclat de plaisir. Il leva la main et la foule se tut. Les tambours commencèrent à rouler, vite, de plus en plus vite… Quand la main du tyran se baisserait, toutes les lances iraient finir plantées dans les deux guerriers au centre de l’arène. Ils ne voulaient donc pas s’entretuer… Très bien. C’était lui qui allait les tuer, alors. C’est alors que quelqu’un déboula dans la tribune et glissa un mot à l’oreille du dictateur, dont le sourire s’effaça quelque peu.

Mais soudain, l’attention générale fut attirée par un autre événement : un homme à l’allure d’ange s’était introduit dans l’enceinte du Palais de Glace en passant par la large ouverture de la coupole. Tous les regards s’étaient tournés vers lui dans une ovation générale, et l’avaient suivi jusqu’à son atterrissage au milieu du cercle de soldats.

- Bordel, mais tu foutais quoi ? rugit Coryolan, se retenant d’écarteler Yué par les ailes.

Celui-ci finit tranquillement d’embrasser Laurë avant de répondre d’un air désinvolte :

- Un truc de fou, et assez tragique. Ca m’a déconcentré, il faut que je vous montre.

- Dépêche-toi, Yué ! s’écria Laurë alors que les soldats avaient sorti leur épée et s’étaient élancés vers le trio à présent réuni.

Coryolan fronça les sourcils et fixa les assaillants d’une force peu commune. Ceux ci arrêtèrent leur course avec un air ennuyé. Ils n’avaient plus envie de se battre. Ils n’avaient pas envie de se battre. Pendant ce temps là, Yué avait attrapé Laurë dans ses bras et avait fait battre ses grandes ailes, s’envolant dans un épais nuage de poussière.

- Eh, Musclor ! Attrape mon pied ! lança-t-il à Coryolan alors qu’il s’élevait dans les airs.

Celui-ci releva la tête à temps et saisit son pied. Yué fut un instant déséquilibré par le poids du demi dieu et reprit de l’altitude avec peine. Même pour lui, il était relativement difficile de voler avec deux « passagers ».
Dans la loge, Capricorn s’était levé et hurlait des ordres à droite et à gauche. Il tourna son regard verron vers le mécanicien en contrebas, et cria d’un air hargneux :

- LA COUPOLE ! REFERMEZ LA COUPOLE IMMÉDIATEMENT !

Le pauvre homme ne se le fit pas dire deux fois, et enclencha un des leviers qui se trouvaient devant lui. Il y eut un grincement épouvantable et le grand dôme de verre, poussé et tiré par un nombre impressionnant de poulies et de chaînes en tous genres, se mit en mouvement. Tout le Palais de Glace vibra. Yué battait des ailes de plus en plus vite, regardant avec rage la sortie qui diminuait au fil des secondes. Et par dessus le vacarme assourdissant du mécanisme de fermeture, les spectateurs s’égosillaient, frappaient des pieds, encourageaient ou couvraient d’insultes un camp ou l’autre. Ils en avaient pour leur argent.

- Active, Yué ! hurla Laurë alors que la coupole était presque totalement fermée.

Il y eut soudain un bruit sourd et tout le bâtiment trembla violemment. Trop tard. La jeune fille serra les dents et arma une énorme boule de feu. Ca n’allait pas se passer comme ça, oh non ! La sphère ardente fusa et heurta le verre de la coupole dans une terrible explosion. Une grosse fissure parcourut alors toute la surface transparente dans un craquement sinistre, et d’un coup, tout céda. Une pluie de morceaux de verre tomba sur l’arène et les spectateurs paniqués. Dans une cacophonie de grands cris hystériques, la foule se précipita vers les sorties en se couvrant la tête pour ne pas finir transpercé par un morceau de verre coupant.

Yué était passé au plus vite par le toit brisé puis s’était posé un peu plus loin sur la corniche d’une aile du palais. Il reprit son souffle et tourna les yeux vers Laurë et Coryolan.

- Regardez, c’est incroyable !

- Incroyable ? répéta Laurë en haussant les épaules. Je ne sais pas ce qu’il te faut ! Une coupole en verre qui tombe sur une assemblée d’Elfes venus voir des démons s’entre-tuer, non, ce n’est pas incroyable.

- Eh m… Commença Coryolan, les yeux ronds tournés vers l’Ouest.

Lui avait compris et vu, et Laurë ne tarda pas non plus. De leur perchoir, ils avaient une vue plongeante sur les plaines de Twotf, et ce qu’ils regardaient à présent n’était pas pour les réjouir.

- Déjà ? murmura Laurë. Mais…

En effet, une épaisse fumée montait au loin, précisément du champ de bataille de Pyrathia. Des formes s’agitaient là bas, des troupes en mouvement, sans qu’aucun doute ne fût possible.

- Ca devait arriver… commença Yué.

- Je devais chercher des gens ! se rappela soudain Laurë, tournant la tête vers les deux hommes. Il faut que je m’active. J’étais chargée de recruter des personnes à Carlotta pour grossir les rangs de l’armée de l’Ordre, contre les Drows !

- Hmmm… Ca doit pouvoir se faire, commença Yué, tournant un regard malin vers Coryolan.

- Moui, moui, je crois bien ! renchérit celui-ci, tout sourire. Il se trouve qu’à Carlotta, il y a un endroit tout plein d’armes et de soldats… Il suffit d’aller se servir, non ?

Laurë regarda les deux hommes avec des yeux ronds. Ils étaient fous. C’était du sucide.

- Il est hors de question que l’on aille braquer la milice, commença-t-elle d’un air sévère, on a largement assez d’ennuis comme ça !

- Cause toujours ! s’exclama Coryolan qui n’attendit pas une minute de plus pour sauter du toit et disparaître à sa vue.

- Je ne peux pas le laisser faire ça tout seul, déclara Yué d’un air malicieux. Sans moi ce garçon ne survivrait pas une heure.

Laurë soupira. Elle avait l’impression de surveiller deux gamins…

- Allez, murmura-t-elle d’un ton résigné. Va pour la milice.

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