Chapitre XIX_ Réunion au sommet.
Une certaine agitation régnait dans le grand bureau du Gardien. Capricorn, vautré dans son fauteuil, tripotait pensivement la chaîne et des deux gros pendentifs vides qu’il avait trouvés en fouillant les tiroirs, tout en écoutant d’une oreille distraite les délibérations animées des trois personnes en présence, assises autour de son bureau.
Unruil, le commandant de la milice. Fils de Merlin, petit-fils d’Unruil de Taur Lesgalen, lui même dans le passé Archevalier à l’Ordre de Crystal puis représentant un peu trop actif de la race humaine au grand conseil de Twotf à cette époque résolue. A présent, Unruil le petit-fils avait obtenu le grade de Commandant de la milice, peut-être à cause de son passé familial glorieux, mais sûrement pas du fait de ses compétences militaires.
Nagro, un imposant homme moustachu, le terrible responsable du Pénitencier de Twotf. De nombreuses fois jugé pour meurtres, viols, détournement d’importantes sommes d’argent et de vies humaines, eut toujours assez de relations dans de sombres milieux du sénat pour se faire acquitter. La rumeur courait qu’il tentait depuis quelques temps de remettre sur pied la Venenum Deleo Pax, l’ancienne mafia twotfienne, détruite par un puissant démon à l’époque de Crystal Nyela.
Iguel, bien trop emporté pour être aimé de tous, le maire de Carlotta, un elfe mage. Lui aussi fut mêlé à l’Ordre de Crystal au temps des Princesses, et même dit-on aux Cygnes rouges, mené par LE cygne rouge, la démone Archevalière Hystéria, qu’il estimait beaucoup malgré son propre retournement. Il avait obtenu la majorité absolue aux dernières élections municipales en écrasant ses adversaires avec une incroyable aisance.
Ces trois officiels et le tyran menaient des conversations assez violentes sous le regard de dédain de Morganne, qui, en retrait, ne perdait rien de leurs phrases abjectes. A plusieurs reprises elle aurait pu avoir l’occasion de tuer Capricorn, mais de toutes parts, la milice à la botte de l’albinos patrouillait dans les couloirs. De plus, elle avait reçu une lettre formelle de l’ancien Gardien Adüstyo, signée par Mystic et Nocturn : le tyran devait être jugé. Principes démocratiques… Qu’en avait-elle à faire, elle ? Trop rien. « Le tuer, l’assassiner de la sorte, ce serait jour son jeu », écrivait l’Elfe brun dans son envoi. Oui mais au moins… Le tuer c’était s’assurer qu’il ne s’échapperait pas entre sa capture et son jugement. On pourrait bien le mettre à mort une fois refroidi, cela reviendrait au même. Car jour après jour, Capricorn devenait de plus en plus insupportable, et si la rebellion de l’Ordre de Crystal ne faisait pas quelque chose dans les semaines à venir, elle finirait par craquer et son bras, sans faire exprès, viendrait à l’égorger.
- Non, vous n’y êtes pas ! vociféra la voix de Nagro, tonitruante et à la mesure de sa corpulence. Autant on a retrouvé le cadavre du grand balèze dans les décombres, autant lui, on n’en a aucune trace.
- J’avais compris qu’il s’était échappé, merci… siffla Capricorn froidement. Mais honnêtement, que nous importe la tête d’un sale démon ? La ville ne commence qu’à peine à être épouillée. Lui n’est qu’un terroriste de pacotille, il ne vaut rien. D’ailleurs… cela fait bien un mois que le pénitencier a été attaqué, comment cela se fait qu’il n’ait pas encore été retrouvé ? Après tous les avis de recherches qu’avait placardé cet imbécile d’Adüstyo ?
- C’est que… Il est plus malin qu’on ne le croit, se justifia le gros homme, roulant nerveusement ses « r ». L’attaque était organisée, et si l’archange, là, euh, Saraka, la meneuse du clan que nous avons anéanti, si elle est morte, c’était pour le laisser s’échapper… C’est bien qu’il doit valoir quelque chose. Et puis quelqu’un d’autre l’a bien aidé à s’enfuir. On a dû vous parler de la disparition de la brigade de mages de la milice… de plus, les prélèvement sanguins qu’on lui a fait lors de la torture ne trompent pas : il est surpuissant… Il en reste peu des comme lui, à Twotf. Ce sont les héritiers de l’ancien Twoft, ceux du temps des princesses, ils ont leurs pouvoirs trop développés pour que nous les laissions. Les anciens gouvernements ne les ont que trop délaissés. Mais il en reste. Beaucoup. Les prisonniers, mes geôliers me disent qu’ils en connaissent, des survivants de ces temps. A Brocéliande, à Taur, encore à Pyrathia…Et ce seront ceux-là qui se lèverons contre vous.
Morganne fronça les sourcils. C’était de Laar qu’ils parlaient. De Mystic. De Nocturn. D’elle ! De tous ceux du début, du Twotf de l’après grande Guerre, les recollonisateurs de Twotf, tous d’horizons différents, qui avaient de nouveau peuplé une terre stérile et apportés leurs pouvoirs. Après le grand massacre des elfes par May Raven au centre du monde, tout avait changé. Car c’était là que tout avait commencé. Les démons avaient été lâchement accusés, eux qui, malgré tout, avaient apportés une grande aide à la reconstruction. Puis la haine systématique avait commencé. Avec la révolution, tout s’était accentué. On avait prôné une liberté bafouée, on avait chassé les dieux de leurs temples, détruit toute personne pouvant avoir assez de pouvoirs pour asservir la contrée… On ne voulait pas recommencer les mêmes erreurs.
Un rire clair résonna dans le bureau et tous les regards se tournèrent vers Iguel dont les yeux brillaient.
- Mais mes pauvres, il est trop tard ! Ne me dites pas que vous êtes aveugles, tous les soirs, à la flamme qui brûle à la plus haute tour du château maudit de l’Ordre ? Cette lueur est un nouvel espoir pour les populations que vous asservissez, Capricorn. Le centre d’attraction des démons. Un aimant où tout le monde porte les yeux ! Les puissants, comme vous les appelez si bien, laissez moi vous dire qu’ils sont tous là bas. Il n’y a aucun doute à avoir. J’ai connu l’époque de l’Archevalière Hystéria. Et je peux vous assurer que même si longtemps les gens l’ont cru, elle est loin d‘être morte. Le révolutionnaire Yvan n’a pas cherché où il fallait à l’époque. Car ce feu qui consume les cœurs de tous vos opprimés à Twotf, très cher Gardien, ce feu c’est le sien.
- M’est avis que vous parlez trop, Iguel… commença Capricorn en se redressant dans son fauteuil, ses yeux dépareillés luisant d’une étrange haine. Je le sais, ce qui se prépare dans ce château. Mais laissez-moi vous dire une chose. J’ai une armée à mes pieds bien plus puissante qu’eux. C’est avec les épées et les catapultes qu’elle les écrasera, et eux, avec leurs pouvoirs de pacotille, ils ne pourront rien contre moi. On les a trop massacrés dans le passé pour qu’ils soient assez nombreux pour nous faire plier. Et le reste de la population m’obéira.
- Il me semble pourtant que vous soyez parti du mauvais pied, très cher Capricorn…déclara Iguel avec un rictus. Cela ne marche pas comme ça avec le peuple. Le peuple ne veut pas d’un tyran sanguinaire. Le peuple veut de quelqu’un qui les comprenne, de quelqu’un qui soit à leur écoute, et qui les satisfasse. Vous avez pris le pouvoir par la force, l’opinion publique est contre vous. L’opinion publique est contre votre autorité, contre votre guerre. Vous ne l’avez pas encore dans votre poche, et tant que ce ne sera pas le cas, vous aurez tout à craindre du soulèvement rebelle.
- Et, en parlant de guerre, le coupa Unruil, comme pour changer le cours de la conversation qui prenait un bien mauvais tournant, qu’en est-il de cette armée… Enfin… je respecte votre idée de n’en piper mot à la population de Carlotta, cependant…Avez-vous plus d’informations à son sujet ?
- Bien sûr, répliqua Capricorn d’une voix glaciale, non sans fusiller Iguel du regard, lui indiquant sans doute qu’il n’en avait pas fini avec lui. Je reçois chaque jour une nouvelle missive de Marwin, qui est parti parlementer et espionner dans le camp Drow. C’est une armée tout à fait bénine. Des rigolos qui prétendent nous attaquer. Il m’a indiqué que les troupes comptaient à peine cinq cents têtes. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter de ça. Je pense plutôt que c’est la providence qui nous les envoie, voyez-vous ? Nous n’allons rien faire. Rester les bras croisés. Les Drows sont postés sur le désert rouge, juste devant Pyrathia. Il est impossible pour les résistants de l’Ordre de ne pas les voir. Nous allons leur laisser ce travail, et tout nous en sera bénéfique : ils sont un peu forts, il détruiront les Drows et nous en serons débarrassés, en même temps qu’une belle clique de démons de chez nous, morts au combat. Quant au peuple de Twotf… Il ne réclame pas de guerre, n’est-ce pas Iguel ? ajouta le Tyran d’un ton moqueur. Alors nous allons lui offrir du spectacle. Du grand spectacle. Le Palais de Glace a besoin de resservir.
Alors que Capricorn esquissait un sourire carnassier, la porte s’ouvrit et la secrétaire parut, encore plus retournée que d’habitude, comme si elle devait annoncer sa propre mort. Mais ce n’était pas loin. Sa voix résonna, aigue et fluette dans la grande pièce, alors que tous les yeux se tournaient vers elle.
- Pardonnez-moi de ne pas avoir frappé, Monsieur Capricorn… Mais c’est que… Il y a des gens qui vous demandent, en bas. C’est très important. On a retrouvé un cadavre dans les égouts de la rue Avaryel… Et il semblerait que…Enfin c’est ce qu’ils ont dit : que cela « allait sûrement changer ‘quelque peu’ le cours des évènements ».
*
- Où l'avez-vous trouvé ?
- Il était là, coincé dans la gorge de l'égout... Les gens nous ont alerté d'abord, vous comprenez, à cause de l'odeur... Un cadavre comme ça qui absorbe toutes les eux d'écoulement et amoché de la sorte, ça sent pas la rose.
Capricorn eut une grimace de dégoût alors que les employés de la section morgue de l'hopital de Twotf enlevaient le drap qui recouvrait le cadavre du malheureux qu'on venait de sortir de son trou. La pourriture avait profondément pénétré sa chair putréfiée, et de son visage on ne pouvait reconnaître qu'une touffe de cheveux blonds et épars. L'odeur était abominable. Le brancard était posé sur le pavé, sur le lieu même de la découverte, et on avait dressé des cordons de sécurité histoire de décourager les curieux, même si le couvre feu était largement passé et qu'il n'y avait de toute façon personne dans la petite ruelle à cette heure de la nuit.
- Et pourquoi diantre m'avez-vous fait venir, bande d'abrutis ? cracha Capricorn, détournant le regard des restes peu avenants entassés dans le brancard, et sortant un mouchoir de sa poche qu'il appliqua contre son nez. Je n’ai que faire d’un cadavre !
- Nous avons commencé l'autopsie, continua le médecin légiste, un humain mal rasé flanqué d'une énorme paire de lunettes. A présent, nous en sommes certains, il s'agit bien d'un Elfe, d'environ cent dix ans, assez corpulent bien que le meurtrier -puisque c'est un meurtre, cela ne fait plus aucun doute- l'ait tailladé de toutes parts et salement dépecé, et de petite taille. Nous avons trouvé ça dans la poche de son pardessus.
Le Gardien tendit la main vers le petit portefeuille que lui tendait le médecin légiste sans dissimuler son profond dégoût et l'attrapa. En touchant le petit morceau de cuir le moins possible, il l'ouvrit et découvrit à l'intérieur une foule de papiers d'identité humides. Soudain, son visage sembla se liquéfier, et serait devenu plus pâle encore s'il n'avait pas déjà été blanc comme neige.
Puis son expression changea. Il serra les dents et balança le tour sur le sol, en pleine fureur.
- MERDE DE MERDE DE MERDE DE BORDEL DE...
Morganne regarda la scène sans ciller. Décidément. Il aurait fallut enfermer ce bouffon dès qu'il était arrivé à Twotf et qu'il avait fait mine de mettre son nez dans les affaires de l'état, à savoir un long moment avant. Ils s'était d'ailleurs plusieurs fois croisés lors des conseils, se rappela la fée. Mais lui, il ne semblait pas s'en soucier. Sans doute à l'époque était-il trop préoccupé par sa rengaine envers le conseil qui ne lui avait donné qu'un simple rôle de messager.
La jeune femme se dirigea à grands pas de ses longues et minces jambes, et se baissa pour ramasser le portefeuille. Ah oui. En effet.
Marwin Elffuos
Morganne fronça les sourcils et tourna la tête vers le médecin légiste, sans porter la moindre attention à Capricorn qui s'était appuyé contre le mur pour ne pas tomber de nausée.
- Vous savez depuis combien de temps il est mort ?
- Hum... Oui, à peu près. Je dirais deux ou trois semaines. Peut-être même un peu plus. Mais c'est dur à dire, vous savez, il a été lacéré puis laissé macérer dans des égoûts tout ce temps !
Morganne fronça les sourcils de plus belle et regarda Capricorn qui se tassait encore plus sur lui-même.
- Je crois qu'il faut revoir vos plans, Gardien. Car si Marwin croupit dans les eux troubles des égouts de Twotf depuis tout ce temps, il y a une question qu'il faut se poser : qui donc arrange ses affaires avec le chef des Drows pendant que nous sommes là à contempler ce machabé ?
Unruil, le commandant de la milice. Fils de Merlin, petit-fils d’Unruil de Taur Lesgalen, lui même dans le passé Archevalier à l’Ordre de Crystal puis représentant un peu trop actif de la race humaine au grand conseil de Twotf à cette époque résolue. A présent, Unruil le petit-fils avait obtenu le grade de Commandant de la milice, peut-être à cause de son passé familial glorieux, mais sûrement pas du fait de ses compétences militaires.
Nagro, un imposant homme moustachu, le terrible responsable du Pénitencier de Twotf. De nombreuses fois jugé pour meurtres, viols, détournement d’importantes sommes d’argent et de vies humaines, eut toujours assez de relations dans de sombres milieux du sénat pour se faire acquitter. La rumeur courait qu’il tentait depuis quelques temps de remettre sur pied la Venenum Deleo Pax, l’ancienne mafia twotfienne, détruite par un puissant démon à l’époque de Crystal Nyela.
Iguel, bien trop emporté pour être aimé de tous, le maire de Carlotta, un elfe mage. Lui aussi fut mêlé à l’Ordre de Crystal au temps des Princesses, et même dit-on aux Cygnes rouges, mené par LE cygne rouge, la démone Archevalière Hystéria, qu’il estimait beaucoup malgré son propre retournement. Il avait obtenu la majorité absolue aux dernières élections municipales en écrasant ses adversaires avec une incroyable aisance.
Ces trois officiels et le tyran menaient des conversations assez violentes sous le regard de dédain de Morganne, qui, en retrait, ne perdait rien de leurs phrases abjectes. A plusieurs reprises elle aurait pu avoir l’occasion de tuer Capricorn, mais de toutes parts, la milice à la botte de l’albinos patrouillait dans les couloirs. De plus, elle avait reçu une lettre formelle de l’ancien Gardien Adüstyo, signée par Mystic et Nocturn : le tyran devait être jugé. Principes démocratiques… Qu’en avait-elle à faire, elle ? Trop rien. « Le tuer, l’assassiner de la sorte, ce serait jour son jeu », écrivait l’Elfe brun dans son envoi. Oui mais au moins… Le tuer c’était s’assurer qu’il ne s’échapperait pas entre sa capture et son jugement. On pourrait bien le mettre à mort une fois refroidi, cela reviendrait au même. Car jour après jour, Capricorn devenait de plus en plus insupportable, et si la rebellion de l’Ordre de Crystal ne faisait pas quelque chose dans les semaines à venir, elle finirait par craquer et son bras, sans faire exprès, viendrait à l’égorger.
- Non, vous n’y êtes pas ! vociféra la voix de Nagro, tonitruante et à la mesure de sa corpulence. Autant on a retrouvé le cadavre du grand balèze dans les décombres, autant lui, on n’en a aucune trace.
- J’avais compris qu’il s’était échappé, merci… siffla Capricorn froidement. Mais honnêtement, que nous importe la tête d’un sale démon ? La ville ne commence qu’à peine à être épouillée. Lui n’est qu’un terroriste de pacotille, il ne vaut rien. D’ailleurs… cela fait bien un mois que le pénitencier a été attaqué, comment cela se fait qu’il n’ait pas encore été retrouvé ? Après tous les avis de recherches qu’avait placardé cet imbécile d’Adüstyo ?
- C’est que… Il est plus malin qu’on ne le croit, se justifia le gros homme, roulant nerveusement ses « r ». L’attaque était organisée, et si l’archange, là, euh, Saraka, la meneuse du clan que nous avons anéanti, si elle est morte, c’était pour le laisser s’échapper… C’est bien qu’il doit valoir quelque chose. Et puis quelqu’un d’autre l’a bien aidé à s’enfuir. On a dû vous parler de la disparition de la brigade de mages de la milice… de plus, les prélèvement sanguins qu’on lui a fait lors de la torture ne trompent pas : il est surpuissant… Il en reste peu des comme lui, à Twotf. Ce sont les héritiers de l’ancien Twoft, ceux du temps des princesses, ils ont leurs pouvoirs trop développés pour que nous les laissions. Les anciens gouvernements ne les ont que trop délaissés. Mais il en reste. Beaucoup. Les prisonniers, mes geôliers me disent qu’ils en connaissent, des survivants de ces temps. A Brocéliande, à Taur, encore à Pyrathia…Et ce seront ceux-là qui se lèverons contre vous.
Morganne fronça les sourcils. C’était de Laar qu’ils parlaient. De Mystic. De Nocturn. D’elle ! De tous ceux du début, du Twotf de l’après grande Guerre, les recollonisateurs de Twotf, tous d’horizons différents, qui avaient de nouveau peuplé une terre stérile et apportés leurs pouvoirs. Après le grand massacre des elfes par May Raven au centre du monde, tout avait changé. Car c’était là que tout avait commencé. Les démons avaient été lâchement accusés, eux qui, malgré tout, avaient apportés une grande aide à la reconstruction. Puis la haine systématique avait commencé. Avec la révolution, tout s’était accentué. On avait prôné une liberté bafouée, on avait chassé les dieux de leurs temples, détruit toute personne pouvant avoir assez de pouvoirs pour asservir la contrée… On ne voulait pas recommencer les mêmes erreurs.
Un rire clair résonna dans le bureau et tous les regards se tournèrent vers Iguel dont les yeux brillaient.
- Mais mes pauvres, il est trop tard ! Ne me dites pas que vous êtes aveugles, tous les soirs, à la flamme qui brûle à la plus haute tour du château maudit de l’Ordre ? Cette lueur est un nouvel espoir pour les populations que vous asservissez, Capricorn. Le centre d’attraction des démons. Un aimant où tout le monde porte les yeux ! Les puissants, comme vous les appelez si bien, laissez moi vous dire qu’ils sont tous là bas. Il n’y a aucun doute à avoir. J’ai connu l’époque de l’Archevalière Hystéria. Et je peux vous assurer que même si longtemps les gens l’ont cru, elle est loin d‘être morte. Le révolutionnaire Yvan n’a pas cherché où il fallait à l’époque. Car ce feu qui consume les cœurs de tous vos opprimés à Twotf, très cher Gardien, ce feu c’est le sien.
- M’est avis que vous parlez trop, Iguel… commença Capricorn en se redressant dans son fauteuil, ses yeux dépareillés luisant d’une étrange haine. Je le sais, ce qui se prépare dans ce château. Mais laissez-moi vous dire une chose. J’ai une armée à mes pieds bien plus puissante qu’eux. C’est avec les épées et les catapultes qu’elle les écrasera, et eux, avec leurs pouvoirs de pacotille, ils ne pourront rien contre moi. On les a trop massacrés dans le passé pour qu’ils soient assez nombreux pour nous faire plier. Et le reste de la population m’obéira.
- Il me semble pourtant que vous soyez parti du mauvais pied, très cher Capricorn…déclara Iguel avec un rictus. Cela ne marche pas comme ça avec le peuple. Le peuple ne veut pas d’un tyran sanguinaire. Le peuple veut de quelqu’un qui les comprenne, de quelqu’un qui soit à leur écoute, et qui les satisfasse. Vous avez pris le pouvoir par la force, l’opinion publique est contre vous. L’opinion publique est contre votre autorité, contre votre guerre. Vous ne l’avez pas encore dans votre poche, et tant que ce ne sera pas le cas, vous aurez tout à craindre du soulèvement rebelle.
- Et, en parlant de guerre, le coupa Unruil, comme pour changer le cours de la conversation qui prenait un bien mauvais tournant, qu’en est-il de cette armée… Enfin… je respecte votre idée de n’en piper mot à la population de Carlotta, cependant…Avez-vous plus d’informations à son sujet ?
- Bien sûr, répliqua Capricorn d’une voix glaciale, non sans fusiller Iguel du regard, lui indiquant sans doute qu’il n’en avait pas fini avec lui. Je reçois chaque jour une nouvelle missive de Marwin, qui est parti parlementer et espionner dans le camp Drow. C’est une armée tout à fait bénine. Des rigolos qui prétendent nous attaquer. Il m’a indiqué que les troupes comptaient à peine cinq cents têtes. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter de ça. Je pense plutôt que c’est la providence qui nous les envoie, voyez-vous ? Nous n’allons rien faire. Rester les bras croisés. Les Drows sont postés sur le désert rouge, juste devant Pyrathia. Il est impossible pour les résistants de l’Ordre de ne pas les voir. Nous allons leur laisser ce travail, et tout nous en sera bénéfique : ils sont un peu forts, il détruiront les Drows et nous en serons débarrassés, en même temps qu’une belle clique de démons de chez nous, morts au combat. Quant au peuple de Twotf… Il ne réclame pas de guerre, n’est-ce pas Iguel ? ajouta le Tyran d’un ton moqueur. Alors nous allons lui offrir du spectacle. Du grand spectacle. Le Palais de Glace a besoin de resservir.
Alors que Capricorn esquissait un sourire carnassier, la porte s’ouvrit et la secrétaire parut, encore plus retournée que d’habitude, comme si elle devait annoncer sa propre mort. Mais ce n’était pas loin. Sa voix résonna, aigue et fluette dans la grande pièce, alors que tous les yeux se tournaient vers elle.
- Pardonnez-moi de ne pas avoir frappé, Monsieur Capricorn… Mais c’est que… Il y a des gens qui vous demandent, en bas. C’est très important. On a retrouvé un cadavre dans les égouts de la rue Avaryel… Et il semblerait que…Enfin c’est ce qu’ils ont dit : que cela « allait sûrement changer ‘quelque peu’ le cours des évènements ».
*
- Où l'avez-vous trouvé ?
- Il était là, coincé dans la gorge de l'égout... Les gens nous ont alerté d'abord, vous comprenez, à cause de l'odeur... Un cadavre comme ça qui absorbe toutes les eux d'écoulement et amoché de la sorte, ça sent pas la rose.
Capricorn eut une grimace de dégoût alors que les employés de la section morgue de l'hopital de Twotf enlevaient le drap qui recouvrait le cadavre du malheureux qu'on venait de sortir de son trou. La pourriture avait profondément pénétré sa chair putréfiée, et de son visage on ne pouvait reconnaître qu'une touffe de cheveux blonds et épars. L'odeur était abominable. Le brancard était posé sur le pavé, sur le lieu même de la découverte, et on avait dressé des cordons de sécurité histoire de décourager les curieux, même si le couvre feu était largement passé et qu'il n'y avait de toute façon personne dans la petite ruelle à cette heure de la nuit.
- Et pourquoi diantre m'avez-vous fait venir, bande d'abrutis ? cracha Capricorn, détournant le regard des restes peu avenants entassés dans le brancard, et sortant un mouchoir de sa poche qu'il appliqua contre son nez. Je n’ai que faire d’un cadavre !
- Nous avons commencé l'autopsie, continua le médecin légiste, un humain mal rasé flanqué d'une énorme paire de lunettes. A présent, nous en sommes certains, il s'agit bien d'un Elfe, d'environ cent dix ans, assez corpulent bien que le meurtrier -puisque c'est un meurtre, cela ne fait plus aucun doute- l'ait tailladé de toutes parts et salement dépecé, et de petite taille. Nous avons trouvé ça dans la poche de son pardessus.
Le Gardien tendit la main vers le petit portefeuille que lui tendait le médecin légiste sans dissimuler son profond dégoût et l'attrapa. En touchant le petit morceau de cuir le moins possible, il l'ouvrit et découvrit à l'intérieur une foule de papiers d'identité humides. Soudain, son visage sembla se liquéfier, et serait devenu plus pâle encore s'il n'avait pas déjà été blanc comme neige.
Puis son expression changea. Il serra les dents et balança le tour sur le sol, en pleine fureur.
- MERDE DE MERDE DE MERDE DE BORDEL DE...
Morganne regarda la scène sans ciller. Décidément. Il aurait fallut enfermer ce bouffon dès qu'il était arrivé à Twotf et qu'il avait fait mine de mettre son nez dans les affaires de l'état, à savoir un long moment avant. Ils s'était d'ailleurs plusieurs fois croisés lors des conseils, se rappela la fée. Mais lui, il ne semblait pas s'en soucier. Sans doute à l'époque était-il trop préoccupé par sa rengaine envers le conseil qui ne lui avait donné qu'un simple rôle de messager.
La jeune femme se dirigea à grands pas de ses longues et minces jambes, et se baissa pour ramasser le portefeuille. Ah oui. En effet.
Marwin Elffuos
Morganne fronça les sourcils et tourna la tête vers le médecin légiste, sans porter la moindre attention à Capricorn qui s'était appuyé contre le mur pour ne pas tomber de nausée.
- Vous savez depuis combien de temps il est mort ?
- Hum... Oui, à peu près. Je dirais deux ou trois semaines. Peut-être même un peu plus. Mais c'est dur à dire, vous savez, il a été lacéré puis laissé macérer dans des égoûts tout ce temps !
Morganne fronça les sourcils de plus belle et regarda Capricorn qui se tassait encore plus sur lui-même.
- Je crois qu'il faut revoir vos plans, Gardien. Car si Marwin croupit dans les eux troubles des égouts de Twotf depuis tout ce temps, il y a une question qu'il faut se poser : qui donc arrange ses affaires avec le chef des Drows pendant que nous sommes là à contempler ce machabé ?

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