CHAPITRE XVI_ Couvre feu.
Laurë marchait à pas feutrés sur les pavés usés de la rue commerçante de Carlotta Nord. Ses mèches blondes étaient soulevées par la fraîche brise de la nuit, et elle observait la pleine lune de ses beaux yeux verts, les mêmes en tout point de ceux de Morganne, sa mère. Elle entendit au loin sonner minuit au clocher de l’église gothique qui avait été construite au début du siècle pour que les sans abris et autres vagabonds eussent pu échapper aux vampires et loups garous lors des nuits de pleine lune comme celle-ci. Mais ce temps sombre était révolu : à présent la citée entière brillait de la lumière bienfaitrice des Elfes, et pour trouver un endroit encore perverti, il fallait s’enfoncer bien loin dans les ruelles du Nord ou donner un bon mot de passe au « Crépuscule », l’auberge la plus mal famée de tout Twotf, qui surpassait même le Gai Tripot par sa mauvaise fréquentation. C’était là-bas que la jeune fille comptait se rendre cette nuit là, pour trouver les derniers démons de Carlotta, afin de les renvoyer au château de Crystal pour grossir les rangs du groupe qui s’y était formé.
Elle savait que c’était Hystéria qui avait demandé à ce que ce fût elle qui se chargeât de ce travail d’ombre. Sa tante la connaissait bien, et si elle n’avait pas été sa tante, elle lui en aurait presque été reconnaissante. Mais s’il y avait bien quelque chose que Laurë ne supportait pas, c’était l’évocation d’une quelconque famille. Son éducation, le maniement des armes et de ses pouvoirs, elle ne les devait qu’à elle-même. Et pour cette même raison, elle avait une haine toute spéciale envers ses parents… Laar, cet espèce d’ado qu’on aurait plutôt pu prendre pour son petit frère, Morganne, qui ne s’était occupée d’elle que durant ses premières semaines… Quoi qu’il en fût, elle était vraiment dans son élément : la nuit, dans une ville déserte et avec pour mission d’enrôler des personnages peu fréquentables…
Elle continua sa marche silencieuse jusqu’au bout de la grande avenue, avant d’arriver sur les berges du Faye, le grand fleuve qui traversait Twotf de part en part, et qui se teintait d’un noir d’encre au niveau de sa jonction avec la rivière rouge, bien plus en amont dans la vallée du centre. Laurë descendit les quelques marches glissantes qui menaient aux quais, puis longea un bon moment le bord de l’eau, prenant garde à ne pas salir ses longues bottes de cuir noir. Arrivée à l’ancrage d’une péniche en ruine qui déversait nombre de produits toxiques dans l’eau déjà saturée en acide, la jeune fille escalada le mur qui séparait les quais de la ville, un peu plus haute, et déboucha dans une minuscule ruelle totalement noire. Laurë tendit la main devant elle et fit apparaître une petite boule de feu entre ses doigts, qui libéra une lueur orangée suffisante pour éclairer le menu espace entre les deux hauts murs de la ruelle. Elle fit quelques pas et s’arrêta devant une porte miteuse, totalement rapiécée et cloutée comme celle qu’un taudis. Elle frappa trois coups réguliers qui se répercutèrent sourdement contre le bois, à cause de ses mitaines de cuir. Laurë n’eut pas à attendre bien longtemps avant qu’un oeil rouge et bouffi n’apparût au judas.
- C’est qui ? Tu viens pour quoi ? demanda une voix rauque et erraillée, de l’autre côté.
- Laurë. Fais pas le con, l’bossu, je viens de la part de l’Ordre.
L’homme resta muet un instant, puis referma le judas. Il ne fallut pas longtemps à la jeune fille pour entendre une série de cliquetis et de tintements de clés, et la porte s’ouvrit en grinçant, révélant sur le palier un drôle de personnage que personne n’aurait voulu croiser nulle part. Il était plutôt petit, sans doute à cause de l’étrange courbe que prenait son dos en point d’interrogation, sale et repoussant, et observait Laurë de son unique œil gris, l’autre manquant à l’appel sous un bandeau noir et dégoûtant.
Sans grande surprise, elle le vit s‘incliner et lui faire signe d’entrer. Elle se pencha pour passer à travers l’ouverture, et se glissa dans l’auberge. Elle connaissait assez bien cet endroit, du fait des perquisitions qu’elle y avait faites dans le passé. Mais à présent, elle ne luttait plus contre l’illégalité aux côtés de l’Ordre. Il s’agissait au contraire d’engager.
- Eh mais regardez qui nous arrive, les gars ! Cette chère Laurë !
- Tout doux, l’affreux ! siffla celle-ci à l’adresse d’un démon particulièrement laid affalé dans un fauteuil à fumer de l’opium, et qui venait de parler.
- Salut Laurë !… cria un autre démon d’un air goguenard. Alors chérie, tu viens pour nous arrêter, ou c’est toi qui te trouves en cavale ?
- Le premier qui en place une, je lui transperce sa sale gueule, compris ? coupa Laurë, un air de tueuse sur le visage. On a besoin de vous à l’Ordre. Une armée a posé son cul aux portes de Pyrathia, des Drows. Le gouvernement essaye d’étouffer l’affaire, et si on devait l’écouter, on se laisserait envahir par ces saloperies. Donc je vous laisse deux solutions : soit je vous dégomme tous parce que l’opium, c’est mauvais pour la santé et que la dernière fois que je vous ai vu en temps que Chevalière vous avez essayé de me noyer dans le Faye, soit vous vous levez tous immédiatement pour me suivre au Château et par la même occasion, sauver votre peau des patrouilles de milice qui pourraient débarquer ici d’une minute à l’au…
Laurë n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Une explosion assourdissante souffla tout le mur du fond, arrachant le grand rideau, faisant voltiger tables et fauteuils dans toute la pièce. Elle fut projetée contre le bar dans lequel elle laissa la marque de son corps, et resta un instant étendue, tentant de ne pas perdre connaissance. Elle porta une main fébrile à son crâne, et constata qu’un filet de sang écarlate coulait sur ses doigts. Elle n’avait cependant pas trop de dégâts : elle sentait tous ses membres, bras et jambes, et ses idées commençaient à se remettre en place quand elle entendit des voix de l’autre côté de la cloison détruite. Des hommes en uniforme pourpre et noir de la milice, vêtement qu’elle avait dans le passé refusé d’endosser, après la révolution, entraient en file dans la pièce ravagée. La jeune fille releva doucement la tête, et le spectacle qu’elle vit lui retourna le cœur. Les démons gisaient au sol, au mieux pour certains tués par un morceau de béton dans le crâne, pour d’autres totalement explosés, leurs restes éparpillés un peu partout par terre. Elle avait eu vraiment plus de chance : plus éloignée qu’eux de la cloison à présent détruite, elle était encore en bon état.
Son sang se glaça quand elle entendit distinctement un soldat s’écrier :
- Sergent Unruil ! Regardez, là ! La blonde est encore en vie !
Laurë sauta sur ses pieds, un nouveau souffle d’énergie se propageant en elle tandis que l’adrénaline s’écoulait dans ses veines, et envoya le talon de ses bottes perforer le cou du garde qui s’approchait d’elle. Il s’écroula dans un hurlement de douleur, tentant en vain de contenir la cascade de sang qui s’échappait entre ses doigts crispés.
- ATTRAPEZ-LA ! rugit ledit Unruil, dégainant son glaive et se précipitant à son tour vers Laurë.
D’un bon, elle fut sur le comptoir. Joignant ses deux mains en avant, elle envoya une terrible gerbe de feu sur la patrouille rassemblée là avant de sauter par-dessus tous les hommes. Elle se réceptionna accroupie, aussi souplement qu’un félin, et s’engouffra dans l’ouverture créée par l’explosion, avant de déboucher à nouveau à l’air libre. Des ruelles, toujours des ruelles… Si elle tournait à droite, elle retournerait sur les quais du Faye, totalement à découvert et éclairée par la pleine lune. Si elle allait à gauche, elle serait certes dans l’ombre, mais coincée entre deux murs et sans aucune sorte d’issue jusqu’au prochain carrefour, près de cinq cents mètres plus bas.
Son regard se posa rapidement sur une échelle rouillée, à quelques pas d’elle. Sans réfléchir, elle empoigna les barreaux et grimpa d’une traite jusqu’aux toits, alors qu’elle entendait les soldats s’activer pour la suivre. Une fois en haut, elle n’eut pas le temps d’admirer le dôme de Carlotta, au sommet de la citée, ni même la vue époustouflante que l’on avait de ce point. Elle se mit à courir, faisant résonner les talons de ses bottes contre les tuiles grises des bâtisses de la ville. Jetant un bref regard derrière elle, Laurë put apercevoir les visages des premiers de ses assaillants qui avaient achevé leur ascension, à une trentaine de mètres d’elle. Arrivée au bout du toit, elle bondit et sembla voler durant quelques instants avant de ré-aterrir sur la maison voisine, cinq mètres plus loin, et de continuer sa course folle.
Elle ne pouvait pas se permettre de se faire prendre. Elle ne s’était pas une fois dans sa vie fait capturer, et ce jour ne devait jamais arriver ! En tout cas, pas avant d’avoir accompli sa tâche. Pour l’instant, elle était relativement mal partie : la plupart des démons qu’elle comptait enrôler gisaient à présent toutes tripes dehors, et se trouvaient hors course par la même occasion. Mais pour le moment, que faire ? Où aller ? Quelque part pour se cacher ? Se fondre dans la foule n’était pas vraiment envisageable : après le couvre-feu nouvellement instauré, il n’était plus possible de trouver le moindre tondu le nez dehors… Non, il fallait qu’elle se trouve un endroit où se cacher, quelque part où personne ne pourrait la trouver. Son esprit s’illumina soudain. Oui, elle savait ! Il y avait la fontaine de feu, sur la place du centre… L’ancienne demeure de Laar. Mettre deux doigts dans chaque oeil de la succube de granit, et une trappe s’ouvrait sous le bassin vide. C’était sa seule chance.
Soudain, elle entendit un sifflement tout près de son oreille, et se baissa juste à temps pour éviter une flèche qui alla finir sa course dans une girouette rouillée. La milice avait sorti ses armes… Elle accéléra encore sa course. Il fallait qu’elle prenne de l’avance, si elle voulait espérer les semer avant d’arriver à la place. Laurë repérait très bien son chemin à travers les toits : la rangée sur laquelle elle était retrouvait toutes les autres, formant avec elles une étoile vers le centre, la fontaine et le Palais de la Chambre Pourpre…
La jeune fille fronça les sourcils. Le gouffre sombre qui séparait le prochain toit du sien, à une vingtaine de mètres, était vraiment large… Elle doutait qu’elle pût le traverser en sautant. Mais une nouvelle flèche qui passa à quelques centimètres d’elle la dissuada de trop ralentir. Tentant le tout pour le tout, elle s’élança dans le vide. Mais elle avait vu juste : trop loin ! Fermant les yeux, elle heurta le mur opposé de l’épaule et tomba quelques étages en contrebas.
Elle se releva tant bien que mal, gémissant de douleur. Une atroce douleur lui transperçait le bras et elle boitait, sa jambe se dérobant sous elle. Relevant la tête, elle s’aperçut que les derniers soldats de la milice étaient eux aussi arrivés au bout du toit. Elle sortit de sa ceinture une magnifique dague en or et rubis, héritage de son père, tandis que les hommes sautaient à leur tour les étages qui la séparaient d’eux.
- Rends-toi, démone ! cracha Unruil, l’arc bandé en direction de Laurë, un air menaçant sur le visage.
Alors qu’elle allait lui lancer la dague entre les deux yeux, la jeune fille entendit un bruit sourd derrière elle. Un autre soldat venait de sauter du toit à quelques mètres d’elle dans la ruelle. Le temps qu’elle se retourne, elle sentit quelque chose de très lourd s’abattre sur son crâne avec violence, et elle perdit connaissance.
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Elle savait que c’était Hystéria qui avait demandé à ce que ce fût elle qui se chargeât de ce travail d’ombre. Sa tante la connaissait bien, et si elle n’avait pas été sa tante, elle lui en aurait presque été reconnaissante. Mais s’il y avait bien quelque chose que Laurë ne supportait pas, c’était l’évocation d’une quelconque famille. Son éducation, le maniement des armes et de ses pouvoirs, elle ne les devait qu’à elle-même. Et pour cette même raison, elle avait une haine toute spéciale envers ses parents… Laar, cet espèce d’ado qu’on aurait plutôt pu prendre pour son petit frère, Morganne, qui ne s’était occupée d’elle que durant ses premières semaines… Quoi qu’il en fût, elle était vraiment dans son élément : la nuit, dans une ville déserte et avec pour mission d’enrôler des personnages peu fréquentables…
Elle continua sa marche silencieuse jusqu’au bout de la grande avenue, avant d’arriver sur les berges du Faye, le grand fleuve qui traversait Twotf de part en part, et qui se teintait d’un noir d’encre au niveau de sa jonction avec la rivière rouge, bien plus en amont dans la vallée du centre. Laurë descendit les quelques marches glissantes qui menaient aux quais, puis longea un bon moment le bord de l’eau, prenant garde à ne pas salir ses longues bottes de cuir noir. Arrivée à l’ancrage d’une péniche en ruine qui déversait nombre de produits toxiques dans l’eau déjà saturée en acide, la jeune fille escalada le mur qui séparait les quais de la ville, un peu plus haute, et déboucha dans une minuscule ruelle totalement noire. Laurë tendit la main devant elle et fit apparaître une petite boule de feu entre ses doigts, qui libéra une lueur orangée suffisante pour éclairer le menu espace entre les deux hauts murs de la ruelle. Elle fit quelques pas et s’arrêta devant une porte miteuse, totalement rapiécée et cloutée comme celle qu’un taudis. Elle frappa trois coups réguliers qui se répercutèrent sourdement contre le bois, à cause de ses mitaines de cuir. Laurë n’eut pas à attendre bien longtemps avant qu’un oeil rouge et bouffi n’apparût au judas.
- C’est qui ? Tu viens pour quoi ? demanda une voix rauque et erraillée, de l’autre côté.
- Laurë. Fais pas le con, l’bossu, je viens de la part de l’Ordre.
L’homme resta muet un instant, puis referma le judas. Il ne fallut pas longtemps à la jeune fille pour entendre une série de cliquetis et de tintements de clés, et la porte s’ouvrit en grinçant, révélant sur le palier un drôle de personnage que personne n’aurait voulu croiser nulle part. Il était plutôt petit, sans doute à cause de l’étrange courbe que prenait son dos en point d’interrogation, sale et repoussant, et observait Laurë de son unique œil gris, l’autre manquant à l’appel sous un bandeau noir et dégoûtant.
Sans grande surprise, elle le vit s‘incliner et lui faire signe d’entrer. Elle se pencha pour passer à travers l’ouverture, et se glissa dans l’auberge. Elle connaissait assez bien cet endroit, du fait des perquisitions qu’elle y avait faites dans le passé. Mais à présent, elle ne luttait plus contre l’illégalité aux côtés de l’Ordre. Il s’agissait au contraire d’engager.
- Eh mais regardez qui nous arrive, les gars ! Cette chère Laurë !
- Tout doux, l’affreux ! siffla celle-ci à l’adresse d’un démon particulièrement laid affalé dans un fauteuil à fumer de l’opium, et qui venait de parler.
- Salut Laurë !… cria un autre démon d’un air goguenard. Alors chérie, tu viens pour nous arrêter, ou c’est toi qui te trouves en cavale ?
- Le premier qui en place une, je lui transperce sa sale gueule, compris ? coupa Laurë, un air de tueuse sur le visage. On a besoin de vous à l’Ordre. Une armée a posé son cul aux portes de Pyrathia, des Drows. Le gouvernement essaye d’étouffer l’affaire, et si on devait l’écouter, on se laisserait envahir par ces saloperies. Donc je vous laisse deux solutions : soit je vous dégomme tous parce que l’opium, c’est mauvais pour la santé et que la dernière fois que je vous ai vu en temps que Chevalière vous avez essayé de me noyer dans le Faye, soit vous vous levez tous immédiatement pour me suivre au Château et par la même occasion, sauver votre peau des patrouilles de milice qui pourraient débarquer ici d’une minute à l’au…
Laurë n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Une explosion assourdissante souffla tout le mur du fond, arrachant le grand rideau, faisant voltiger tables et fauteuils dans toute la pièce. Elle fut projetée contre le bar dans lequel elle laissa la marque de son corps, et resta un instant étendue, tentant de ne pas perdre connaissance. Elle porta une main fébrile à son crâne, et constata qu’un filet de sang écarlate coulait sur ses doigts. Elle n’avait cependant pas trop de dégâts : elle sentait tous ses membres, bras et jambes, et ses idées commençaient à se remettre en place quand elle entendit des voix de l’autre côté de la cloison détruite. Des hommes en uniforme pourpre et noir de la milice, vêtement qu’elle avait dans le passé refusé d’endosser, après la révolution, entraient en file dans la pièce ravagée. La jeune fille releva doucement la tête, et le spectacle qu’elle vit lui retourna le cœur. Les démons gisaient au sol, au mieux pour certains tués par un morceau de béton dans le crâne, pour d’autres totalement explosés, leurs restes éparpillés un peu partout par terre. Elle avait eu vraiment plus de chance : plus éloignée qu’eux de la cloison à présent détruite, elle était encore en bon état.
Son sang se glaça quand elle entendit distinctement un soldat s’écrier :
- Sergent Unruil ! Regardez, là ! La blonde est encore en vie !
Laurë sauta sur ses pieds, un nouveau souffle d’énergie se propageant en elle tandis que l’adrénaline s’écoulait dans ses veines, et envoya le talon de ses bottes perforer le cou du garde qui s’approchait d’elle. Il s’écroula dans un hurlement de douleur, tentant en vain de contenir la cascade de sang qui s’échappait entre ses doigts crispés.
- ATTRAPEZ-LA ! rugit ledit Unruil, dégainant son glaive et se précipitant à son tour vers Laurë.
D’un bon, elle fut sur le comptoir. Joignant ses deux mains en avant, elle envoya une terrible gerbe de feu sur la patrouille rassemblée là avant de sauter par-dessus tous les hommes. Elle se réceptionna accroupie, aussi souplement qu’un félin, et s’engouffra dans l’ouverture créée par l’explosion, avant de déboucher à nouveau à l’air libre. Des ruelles, toujours des ruelles… Si elle tournait à droite, elle retournerait sur les quais du Faye, totalement à découvert et éclairée par la pleine lune. Si elle allait à gauche, elle serait certes dans l’ombre, mais coincée entre deux murs et sans aucune sorte d’issue jusqu’au prochain carrefour, près de cinq cents mètres plus bas.
Son regard se posa rapidement sur une échelle rouillée, à quelques pas d’elle. Sans réfléchir, elle empoigna les barreaux et grimpa d’une traite jusqu’aux toits, alors qu’elle entendait les soldats s’activer pour la suivre. Une fois en haut, elle n’eut pas le temps d’admirer le dôme de Carlotta, au sommet de la citée, ni même la vue époustouflante que l’on avait de ce point. Elle se mit à courir, faisant résonner les talons de ses bottes contre les tuiles grises des bâtisses de la ville. Jetant un bref regard derrière elle, Laurë put apercevoir les visages des premiers de ses assaillants qui avaient achevé leur ascension, à une trentaine de mètres d’elle. Arrivée au bout du toit, elle bondit et sembla voler durant quelques instants avant de ré-aterrir sur la maison voisine, cinq mètres plus loin, et de continuer sa course folle.
Elle ne pouvait pas se permettre de se faire prendre. Elle ne s’était pas une fois dans sa vie fait capturer, et ce jour ne devait jamais arriver ! En tout cas, pas avant d’avoir accompli sa tâche. Pour l’instant, elle était relativement mal partie : la plupart des démons qu’elle comptait enrôler gisaient à présent toutes tripes dehors, et se trouvaient hors course par la même occasion. Mais pour le moment, que faire ? Où aller ? Quelque part pour se cacher ? Se fondre dans la foule n’était pas vraiment envisageable : après le couvre-feu nouvellement instauré, il n’était plus possible de trouver le moindre tondu le nez dehors… Non, il fallait qu’elle se trouve un endroit où se cacher, quelque part où personne ne pourrait la trouver. Son esprit s’illumina soudain. Oui, elle savait ! Il y avait la fontaine de feu, sur la place du centre… L’ancienne demeure de Laar. Mettre deux doigts dans chaque oeil de la succube de granit, et une trappe s’ouvrait sous le bassin vide. C’était sa seule chance.
Soudain, elle entendit un sifflement tout près de son oreille, et se baissa juste à temps pour éviter une flèche qui alla finir sa course dans une girouette rouillée. La milice avait sorti ses armes… Elle accéléra encore sa course. Il fallait qu’elle prenne de l’avance, si elle voulait espérer les semer avant d’arriver à la place. Laurë repérait très bien son chemin à travers les toits : la rangée sur laquelle elle était retrouvait toutes les autres, formant avec elles une étoile vers le centre, la fontaine et le Palais de la Chambre Pourpre…
La jeune fille fronça les sourcils. Le gouffre sombre qui séparait le prochain toit du sien, à une vingtaine de mètres, était vraiment large… Elle doutait qu’elle pût le traverser en sautant. Mais une nouvelle flèche qui passa à quelques centimètres d’elle la dissuada de trop ralentir. Tentant le tout pour le tout, elle s’élança dans le vide. Mais elle avait vu juste : trop loin ! Fermant les yeux, elle heurta le mur opposé de l’épaule et tomba quelques étages en contrebas.
Elle se releva tant bien que mal, gémissant de douleur. Une atroce douleur lui transperçait le bras et elle boitait, sa jambe se dérobant sous elle. Relevant la tête, elle s’aperçut que les derniers soldats de la milice étaient eux aussi arrivés au bout du toit. Elle sortit de sa ceinture une magnifique dague en or et rubis, héritage de son père, tandis que les hommes sautaient à leur tour les étages qui la séparaient d’eux.
- Rends-toi, démone ! cracha Unruil, l’arc bandé en direction de Laurë, un air menaçant sur le visage.
Alors qu’elle allait lui lancer la dague entre les deux yeux, la jeune fille entendit un bruit sourd derrière elle. Un autre soldat venait de sauter du toit à quelques mètres d’elle dans la ruelle. Le temps qu’elle se retourne, elle sentit quelque chose de très lourd s’abattre sur son crâne avec violence, et elle perdit connaissance.
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