CHAPITRE IX_ Conseil à l’Ordre.
Laar descendait doucement les marches blanches du grand escalier de marbre du château de l’ordre de Crystal, s’appuyant sur la rampe comme un vieillard et se tenant le ventre. Cette bâtisse, il la connaissait bien, et pour cause ! Jadis il avait été, pour un moment, agent double au compte des Cygnes Rouges et l’avait de nombreuses fois arpenté.
Quand il s’était réveillé, quelques dizaines de minutes plus tôt, il n’avait trouvé personne dans les environs et avait décidé de partir à la recherche des autres. En fait, il avait une petite idée de là où ils pouvaient être. Le château abritait de nombreuses salles, et une particulièrement grande, au sous-sol, où plusieurs décennies auparavant les espions se réunissaient pour livrer leurs rapports. C’était là qu’il devait se rendre.
Dénouant un lacet de cuir de son poignet, il se refit le catogan pour avoir l’air un peu plus présentable. Il souffrait toujours de ses profondes plaies au ventre, et doutaient vraiment qu’elles guérissent jamais. Ses bandages étaient à changer presque toutes les heures, et la perte de tout ce sang le rendait faible. Même en buvant comme un trou, il parvenait avec grand mal à se remettre les idées en place. Non, ce qu’il lui fallait, c’était ses cinq litres… Mais dans son état, quelle proie se laisserait attraper ?
Une fois dans le hall, une magnifique pièce aux grandes colonnes de pierre grise, il bifurqua à droite par une toute petite porte de bois, et s’enfonça dans l’escalier sur laquelle elle débouchait. Au fur et à mesure qu’il descendait, il entendait plus distinctement cris et éclats de voix en provenance du sous-sol. Il y en avait de tous les genres : des timbres masculins, et d’autres, plus aigus, qu’il connaissait bien.
Au bout de plusieurs dizaines de marches en plus, Laar déboucha dans une espèce de petit vestibule éclairé seulement par une bougie. Sur une chaise en bois adossée au mur étaient entassés un tas impressionnant de capes, vestes et autres pardessus, et juste en face de lui il y avait une porte cloutée un peu entrouverte, par où s’échappaient tous les cris. Le démon hésita quelques secondes, et finalement avança la main pour pousser la porte qui s’ouvrit dans un grincement sinistre. Le démon grimaça. Il n’avait pas pensé faire tant de bruit.
Dans cette salle presque aussi vaste d’une église, toutes les conversations s’étaient tues. Laar entra et referma la porte derrière lui, secouant la main avec un sourire plus que forcé.
- Saluuuut…
- Laar, quel bonheur de te voir parmi nous. Vraiment désolée de te voir sortir du lit si tôt…résonna une voix chargée d’ironie, à l’autre bout de la salle.
- Oh, ne te mets pas en peine, Hystéria chérie, je n’ai vraiment pas eu de mal à trouver, il suffisait de suivre les hurlements !
- Tu ferais mieux d’aller t’asseoir, Laar, le coupa Mystic en désignant d’un signe de tête le seul fauteuil libre de la pièce.
Laar se retint de pousser un cri de désespoir. De chaque côté du fauteuil bleu étaient assises les femmes entre qui pour rien au monde il n’aurait aimé être. La première, ses longues jambes blanches croisées et ses cheveux d’argent dévalant dans son dos, le fixait de ses yeux d’émeraude. La seconde, appuyée sur son accoudoir, le regardait aussi de ces mêmes yeux verts tout en enroulant négligemment ses mèches d’or autour de son doigt, un sourire moqueur sur les lèvres.
- Misère… murmura Laar, se demandant s’il ne fallait pas mieux qu’il fît demi tour pour aller se recoucher.
Quel était l’enfoiré qui lui avait laissé le siège entre Morganne et Laurë ? Entre son ex et sa fille ! Eh oui, c’était ça d’arriver en retard…Mais aussi, personne ne l’avait réveillé ! Il était blessé, lui !…
Sans faire d’autres commentaires, il traversa de part et d’autre le grand cercle de fauteuils et alla s’asseoir à sa place, tentant de ne pas regarder les deux femmes. S’il en croyait leurs yeux, à moins qu’il ne s’écrasât profondément, il allait passer uns ale quart d’heure.
Laar observa un peu l’assemblée. Il les connaissait presque tous : Mystic, un peu sa belle ange gardienne ; Magyar, l’alchimiste aux cheveux blancs avec qui il avait quelques souvenirs assez cuisants ; Hystéria, sa sœur jumelle, sulfureuse et dotée d’un mauvais, très mauvais caractère, l’un des seuls à pouvoir rivaliser avec le sien ; Nocturn, avec ses cheveux noirs et son air mystérieux ; Elanor, l’ancienne représentante des Elfes ; Adüstyo, le Gardien de Twotf –enfin, l’ex Gardien- ; Marcus, un ange démoniaque pendant un temps l’amant d’Hystéria ; Yué, démon millénaire, un peu débauché et excentrique, et tant d’autres, tant d’autres !… Il aurait été vain de tous les citer.
- Eh bien… Je crois que nous pouvons reprendre là où nous en étions, non ? proposa Hystéria.
- Nous pourrions entendre Adüstyo ? Il ne s’est pas encore exprimé ! fit remarquer Elanor, l’Elfe.
Le Gardien se redressa dans son siège, et, comme tout le monde semblait d’accord, s’éclaircit la gorge et commença à parler.
- Je… Ce n’est pas parce que je suis entouré pour une bonne partie d’anges et de démons, mais je tenais à vous dire que, durant mes années de mandat, je n’ai fait que prendre des décisions sur le conseil du peuple, et…
- Que des Hommes et des Elfes fortunés ! le coupa Mystic.
- Certes, mais… J’ai tenté de trouver des solutions viables et durables, se justifia Adüstyo. Mais comme vous dites, quand on voit là où cela a mené… Il faut que vous sachiez que Capricorn n’est pas du tout de ma sorte, très loin de là, même. C’est un radical, un pur et dur, et son vœux de plus cher est l’extermination totale de tous les démons, qu’il ne n’en reste pas un seul. En prenant de risque de le laisser au pouvoir, il faut s’attendre à ce que…
- Et alors ? s’écria Morganne. Les démons sont assez forts pour lutter seuls contre une milice de pacotille ! Qu’on laisse les gens là où ils sont, tout ira pour le mieux.
- Je ne suis pas d’accord ! rétorqua Mystic. Saraka a été tuée, le clan a été anéanti par un groupe de mages à la solde du gouvernement, et on ne sait même pas s’ils cachent d’autres atouts encore ! On ne peut se permettre de le laisser.
- Twotf a toujours été une jungle ! Et même après la grande guerre, toutes les races subsistaient ! Ce n’est pas la première bataille livrée contre les êtres démoniaques, ni la première tyrannie qui s’installe.
- Justement ! Tu le dis toi-même, Morganne ! Ce n’est pas la première guerre, ni la première tyrannie, mais celle d’avant ont été repoussées par l’union et l’unité…
- Depuis la nuit des temps, il n’y a jamais eu d’unité ici ! cracha Morganne.
- Qu’est ce que tu veux, hein ? demanda soudain Hystéria, froidement. Je t’ai demandé ton aide, tu nous la refuses toujours ? C’est quoi ton problème, Morganne ? Tu nous reniez, une fois de plus… Tu t’en fiches, que nous soyons tous appelés à crever ? Tous les démons, et après tous ceux qui résisteront !
- Mais c’est du pareil au même, tout ça, ma pauvre petite ! Qu’y a-t-il à y gagner, dans l’affaire ? Vous, dans tous les cas, vous serez toujours persécutés. Et moi, dans tous les cas…
- Dans tous les cas tu seras tranquille dans ta forêt, c’est ça ? s’écria Hystéria, prête à exploser. C’est parce que tu es trop conne, ou que tu détestes le monde entier ?
- Euh, on s’éloigne du sujet initial, là… commença Laar, le doigt levé, un peu inquiet par la tournure que prenaient les évènements.
Combien de fois lui et Morganne s’étaient-ils disputés ? Lui était vraiment imprévisible et susceptible. Mais sa sœur… C’était une autre histoire. Il l’imaginait très bien sauter au cou de la fée, un couteau à la main, ou lui balancer une boule de feu en plein conseil. Alors Hystéria contre Morganne… Ca serait le choc des titans ! Un nouveau combat monstrueux en pleine salle des conseils, et après ça, adieu l’unité !
L’ignorant totalement, Morganne répondit, les dents serrées :
- Peut-être un peu des deux, sans doute… Vous ne valez rien !
- Ah ouais ? Et que fera ta seigneurie quand le Capricorn mettra son nez dans tes affaires, hein ? Tu seras bien emmerdée… La grande Morganne, seule contre tous ! Saraka était forte, elle était puissante, mais nul être humain ne peut résister face au nombre !
- Sans blague ? Et je présume que c’est toi qui vas m’apprendre ça ? Hystéria, la succube ardente ? La pauvre veuve éplorée, la folle dans son auberge, cloîtrée dans son passé ?
- Tu dis ça parce que tu te tapes un complexe ? C’est pas moi qui ai ruiné ma vie avec mes choix à la con, et qui me fait reine d’une parcelle d’arbres décrépits !
- Ey, Stop ! cria Laar, sentant la situation devenir tragique. C’est pas du tout à l’ordre du jour, vos vies à la con !
- Tu veux voir si en tirant un bout du bandage toutes tes tripes tombent par terre ? lui répondit Hystéria avec des yeux rouges, flamboyants presque de démence.
Argument imparable. Laar se rassit et s’écrasa un peu dans son fauteuil, lançant des regards de détresse un peu partout. Pourtant tout le monde ici connaissait Hystéria et Morganne, tout le monde savait que si on ne faisait pas quelque chose rapidement, au mieux la salle s’effondrerait, au pire elle exploserait. Eh bien non. Tout le monde était fou, alors…
- Et que comptez vous faire, je vous le demande ?
- Il faut tuer ce salaud et après réinstaurer une vraie démocratie, tenant compte de nos droits à nous ! cria une voix.
- Réinstaurer une vraie démocratie ? A qui voulez-vous faire croire ça ? jubila Morganne. Une nouvelle tyrannie démoniaque, et tu en serais la meneuse, Hystéria ?
- On ne peut pas le tuer ! raisonna Adüstyo, un peu dépassé par les évènements. Si vous voulez débuter une nouvelle aire après lui, laissez au moins une trace de justice derrière vous ! Aucun homme ne mérite d’être tué, on ne peut pas ôter sa vie à un être humain comme ça !
- Ah ouais ? Alors c’est ça l’idée immonde qui te passait derrière la tête ? commença Hystéria, visiblement à bout de se retenir de l’égorger sur place. Je suis pas de ton espèce, Morganne-la-fée, je n’estime pas avoir trahi les miens en les laissant tomber dans une situation où ils avaient besoin de moi, moi je me bats pour des choses qui ne concernent pas mon nombril, pas que pour mon propre bien-être !
- Si ! Il faut lui déchirer la face, à cet enfoiré ! avait hurlé Yué, visiblement réjoui par le bazar qui commençait à s’établir, et s’amusant à en remettre une couche.
-C’est bizarre, moi non plus j’estime pas avoir trahi les miens ! répliqua Morganne, un air de tueuse sur le visage. Cette révolution, c’était pas mon problème, dans un camp ou dans l’autre, alors si t’as des reproches, tu sais où tu peux aller te les mettre !
- Mais le tuer, c’est se mettre à sa hauteur… commença Elanor, pesant le pour et le contre. Le mieux serait sûrement de…
- Envoyons quelqu’un pour le déloger de son trône et l’empêcher d’instaurer des lois à notre désavantage !
- Vu où il en est, notre désavantage…
- Vas-y, exprime-toi, Morganne ! Continues, dis le fond de ta pensée ! Que tout le monde saches à quel point t’es pourrie de l’intérieur, comment tu embaumes la saloperie !
- Je vais me gêner, tiens…
- Le problème est de trouver quelqu’un d’assez fou pour aller régler son compte à l’Albinos… C’est du sucide ! Yué, peut-être ? Ou Laar ?
- Vas te faire voir, enfoiré !
- Idem, Connard !
- Tu veux mon poing, pour voir ?
- Ben tu te dégonfles, la fée ? Te gêne pas, non, non ! On attend toujours ! Quelle bravoure !
- S’il vous plait… C’est… comment voulez vous trouver une solution ? C’est n’importe quoi !
- Eh, Laar ! Tu dis plus rien ? Tu fais bien te t’écraser, salle balance !
- A ouais… Tu veux jeter un coup d’oeil à mes tripes pour voir si tu appelles pas ta mère ?
Soudain, toutes les conversations se turent. La porte avait claqué. Adüstyo n’était plus sur son siège. Un silence s’abattit sur la salle. Même Hystéria et Morganne, qui s‘étaient levées, s’interrompirent.
- Bande de gamins minables… Vous me faites tous pitié… Comment voulez-vous être crédibles si vous ne tenez pas cinq minutes dans une conversation civilisée ? Pas étonnant que personne veuille de vous à Carlotta ! Vous vous êtes vus ?
C’était Laurë qui avait parlé, elle qui n’avait pas prononcé un mot du début du conseil. Elle fixait chacun des troubles fêtes de son regard vert et profond, toujours appuyée sur son accoudoir, l’air totalement blazé, hérité de son père, l’as en la matière.
- Morganne, n’aurais-tu pas été heureuse d’avoir quelqu’un, de l’aide, par le passé, quand tu as du sacrifier Daïa ? Et tu me renies moi aussi, ta propre fille, un démon ? Hystéria, tu ne sais pas te maîtriser, au fond tu veux toujours trouver des solutions, mais tu es incapable de tenir des propos corrects ! Vous vous donnez tous ces grands airs de démons puissants, de créatures nobles, mais au fond vous ne valez rien ! La seule chose dont vous avez été à même de convenir, et encore, c’est qu’il fallait arrêter ce malade. Et qui s’en occupera ?
- J’irai, déclara Morganne d’une voix rauque.
- Eh bien, voilà au moins une bonne chose de faite.
A ce moment là, quelqu’un frappa timidement à la porte, puis entra. C’était Maxime, un jeune homme blond qui servait de messager, et qui, en temps normal, faisait très bien son travail.
Il dégagea une de ses mèches miel de son long visage fin, et, avec un sourire gêné, déclara :
- Salut tout le monde…Vive l’ambiance ici ! Je suis désolé de vous interrompre dans votre super conseil, mais il se trouve que… j’ai deux mauvaises nouvelles.
- Nous sommes tout ouie, Maxime, je t’en prie, lui répondit Hystéria, encore un peu énervée, mais faisant visiblement des efforts pour se contrôler.
- Eh bien… Je commence par le « soft ». J’ai… Trouvé ça, en ville. Ca a été placardé partout pendant la nuit. Il y a pas un mur qui en soit nu.
Il tendit à Mystic un morceau de papier plié en quatre, qu’elle lissa avec soin avant d’entamer la lecture à haute et claire voix. C’était le texte des nouvelles lois sur les démons. Un silence de mort était tombé à nouveau tandis qu’elle lisait. Quand elle eut fini, elle releva la tête et soupira. C’était tragique. C’était… Il n’y avait pas de mot qui eût pu dire à quel point ce texte était choquant, monstrueux, abominable.
Posant son regard sur Maxime, elle demanda d’une voix traînante, ayant presque peu de ce qu’elle allait entendre en retour.
- C’était ça, le « soft » ?
- Euh, oui. Parce que en fait, il y a encore quelque chose de plus grave… commença Maxime en se tortillant les doigts.
Quand il s’était réveillé, quelques dizaines de minutes plus tôt, il n’avait trouvé personne dans les environs et avait décidé de partir à la recherche des autres. En fait, il avait une petite idée de là où ils pouvaient être. Le château abritait de nombreuses salles, et une particulièrement grande, au sous-sol, où plusieurs décennies auparavant les espions se réunissaient pour livrer leurs rapports. C’était là qu’il devait se rendre.
Dénouant un lacet de cuir de son poignet, il se refit le catogan pour avoir l’air un peu plus présentable. Il souffrait toujours de ses profondes plaies au ventre, et doutaient vraiment qu’elles guérissent jamais. Ses bandages étaient à changer presque toutes les heures, et la perte de tout ce sang le rendait faible. Même en buvant comme un trou, il parvenait avec grand mal à se remettre les idées en place. Non, ce qu’il lui fallait, c’était ses cinq litres… Mais dans son état, quelle proie se laisserait attraper ?
Une fois dans le hall, une magnifique pièce aux grandes colonnes de pierre grise, il bifurqua à droite par une toute petite porte de bois, et s’enfonça dans l’escalier sur laquelle elle débouchait. Au fur et à mesure qu’il descendait, il entendait plus distinctement cris et éclats de voix en provenance du sous-sol. Il y en avait de tous les genres : des timbres masculins, et d’autres, plus aigus, qu’il connaissait bien.
Au bout de plusieurs dizaines de marches en plus, Laar déboucha dans une espèce de petit vestibule éclairé seulement par une bougie. Sur une chaise en bois adossée au mur étaient entassés un tas impressionnant de capes, vestes et autres pardessus, et juste en face de lui il y avait une porte cloutée un peu entrouverte, par où s’échappaient tous les cris. Le démon hésita quelques secondes, et finalement avança la main pour pousser la porte qui s’ouvrit dans un grincement sinistre. Le démon grimaça. Il n’avait pas pensé faire tant de bruit.
Dans cette salle presque aussi vaste d’une église, toutes les conversations s’étaient tues. Laar entra et referma la porte derrière lui, secouant la main avec un sourire plus que forcé.
- Saluuuut…
- Laar, quel bonheur de te voir parmi nous. Vraiment désolée de te voir sortir du lit si tôt…résonna une voix chargée d’ironie, à l’autre bout de la salle.
- Oh, ne te mets pas en peine, Hystéria chérie, je n’ai vraiment pas eu de mal à trouver, il suffisait de suivre les hurlements !
- Tu ferais mieux d’aller t’asseoir, Laar, le coupa Mystic en désignant d’un signe de tête le seul fauteuil libre de la pièce.
Laar se retint de pousser un cri de désespoir. De chaque côté du fauteuil bleu étaient assises les femmes entre qui pour rien au monde il n’aurait aimé être. La première, ses longues jambes blanches croisées et ses cheveux d’argent dévalant dans son dos, le fixait de ses yeux d’émeraude. La seconde, appuyée sur son accoudoir, le regardait aussi de ces mêmes yeux verts tout en enroulant négligemment ses mèches d’or autour de son doigt, un sourire moqueur sur les lèvres.
- Misère… murmura Laar, se demandant s’il ne fallait pas mieux qu’il fît demi tour pour aller se recoucher.
Quel était l’enfoiré qui lui avait laissé le siège entre Morganne et Laurë ? Entre son ex et sa fille ! Eh oui, c’était ça d’arriver en retard…Mais aussi, personne ne l’avait réveillé ! Il était blessé, lui !…
Sans faire d’autres commentaires, il traversa de part et d’autre le grand cercle de fauteuils et alla s’asseoir à sa place, tentant de ne pas regarder les deux femmes. S’il en croyait leurs yeux, à moins qu’il ne s’écrasât profondément, il allait passer uns ale quart d’heure.
Laar observa un peu l’assemblée. Il les connaissait presque tous : Mystic, un peu sa belle ange gardienne ; Magyar, l’alchimiste aux cheveux blancs avec qui il avait quelques souvenirs assez cuisants ; Hystéria, sa sœur jumelle, sulfureuse et dotée d’un mauvais, très mauvais caractère, l’un des seuls à pouvoir rivaliser avec le sien ; Nocturn, avec ses cheveux noirs et son air mystérieux ; Elanor, l’ancienne représentante des Elfes ; Adüstyo, le Gardien de Twotf –enfin, l’ex Gardien- ; Marcus, un ange démoniaque pendant un temps l’amant d’Hystéria ; Yué, démon millénaire, un peu débauché et excentrique, et tant d’autres, tant d’autres !… Il aurait été vain de tous les citer.
- Eh bien… Je crois que nous pouvons reprendre là où nous en étions, non ? proposa Hystéria.
- Nous pourrions entendre Adüstyo ? Il ne s’est pas encore exprimé ! fit remarquer Elanor, l’Elfe.
Le Gardien se redressa dans son siège, et, comme tout le monde semblait d’accord, s’éclaircit la gorge et commença à parler.
- Je… Ce n’est pas parce que je suis entouré pour une bonne partie d’anges et de démons, mais je tenais à vous dire que, durant mes années de mandat, je n’ai fait que prendre des décisions sur le conseil du peuple, et…
- Que des Hommes et des Elfes fortunés ! le coupa Mystic.
- Certes, mais… J’ai tenté de trouver des solutions viables et durables, se justifia Adüstyo. Mais comme vous dites, quand on voit là où cela a mené… Il faut que vous sachiez que Capricorn n’est pas du tout de ma sorte, très loin de là, même. C’est un radical, un pur et dur, et son vœux de plus cher est l’extermination totale de tous les démons, qu’il ne n’en reste pas un seul. En prenant de risque de le laisser au pouvoir, il faut s’attendre à ce que…
- Et alors ? s’écria Morganne. Les démons sont assez forts pour lutter seuls contre une milice de pacotille ! Qu’on laisse les gens là où ils sont, tout ira pour le mieux.
- Je ne suis pas d’accord ! rétorqua Mystic. Saraka a été tuée, le clan a été anéanti par un groupe de mages à la solde du gouvernement, et on ne sait même pas s’ils cachent d’autres atouts encore ! On ne peut se permettre de le laisser.
- Twotf a toujours été une jungle ! Et même après la grande guerre, toutes les races subsistaient ! Ce n’est pas la première bataille livrée contre les êtres démoniaques, ni la première tyrannie qui s’installe.
- Justement ! Tu le dis toi-même, Morganne ! Ce n’est pas la première guerre, ni la première tyrannie, mais celle d’avant ont été repoussées par l’union et l’unité…
- Depuis la nuit des temps, il n’y a jamais eu d’unité ici ! cracha Morganne.
- Qu’est ce que tu veux, hein ? demanda soudain Hystéria, froidement. Je t’ai demandé ton aide, tu nous la refuses toujours ? C’est quoi ton problème, Morganne ? Tu nous reniez, une fois de plus… Tu t’en fiches, que nous soyons tous appelés à crever ? Tous les démons, et après tous ceux qui résisteront !
- Mais c’est du pareil au même, tout ça, ma pauvre petite ! Qu’y a-t-il à y gagner, dans l’affaire ? Vous, dans tous les cas, vous serez toujours persécutés. Et moi, dans tous les cas…
- Dans tous les cas tu seras tranquille dans ta forêt, c’est ça ? s’écria Hystéria, prête à exploser. C’est parce que tu es trop conne, ou que tu détestes le monde entier ?
- Euh, on s’éloigne du sujet initial, là… commença Laar, le doigt levé, un peu inquiet par la tournure que prenaient les évènements.
Combien de fois lui et Morganne s’étaient-ils disputés ? Lui était vraiment imprévisible et susceptible. Mais sa sœur… C’était une autre histoire. Il l’imaginait très bien sauter au cou de la fée, un couteau à la main, ou lui balancer une boule de feu en plein conseil. Alors Hystéria contre Morganne… Ca serait le choc des titans ! Un nouveau combat monstrueux en pleine salle des conseils, et après ça, adieu l’unité !
L’ignorant totalement, Morganne répondit, les dents serrées :
- Peut-être un peu des deux, sans doute… Vous ne valez rien !
- Ah ouais ? Et que fera ta seigneurie quand le Capricorn mettra son nez dans tes affaires, hein ? Tu seras bien emmerdée… La grande Morganne, seule contre tous ! Saraka était forte, elle était puissante, mais nul être humain ne peut résister face au nombre !
- Sans blague ? Et je présume que c’est toi qui vas m’apprendre ça ? Hystéria, la succube ardente ? La pauvre veuve éplorée, la folle dans son auberge, cloîtrée dans son passé ?
- Tu dis ça parce que tu te tapes un complexe ? C’est pas moi qui ai ruiné ma vie avec mes choix à la con, et qui me fait reine d’une parcelle d’arbres décrépits !
- Ey, Stop ! cria Laar, sentant la situation devenir tragique. C’est pas du tout à l’ordre du jour, vos vies à la con !
- Tu veux voir si en tirant un bout du bandage toutes tes tripes tombent par terre ? lui répondit Hystéria avec des yeux rouges, flamboyants presque de démence.
Argument imparable. Laar se rassit et s’écrasa un peu dans son fauteuil, lançant des regards de détresse un peu partout. Pourtant tout le monde ici connaissait Hystéria et Morganne, tout le monde savait que si on ne faisait pas quelque chose rapidement, au mieux la salle s’effondrerait, au pire elle exploserait. Eh bien non. Tout le monde était fou, alors…
- Et que comptez vous faire, je vous le demande ?
- Il faut tuer ce salaud et après réinstaurer une vraie démocratie, tenant compte de nos droits à nous ! cria une voix.
- Réinstaurer une vraie démocratie ? A qui voulez-vous faire croire ça ? jubila Morganne. Une nouvelle tyrannie démoniaque, et tu en serais la meneuse, Hystéria ?
- On ne peut pas le tuer ! raisonna Adüstyo, un peu dépassé par les évènements. Si vous voulez débuter une nouvelle aire après lui, laissez au moins une trace de justice derrière vous ! Aucun homme ne mérite d’être tué, on ne peut pas ôter sa vie à un être humain comme ça !
- Ah ouais ? Alors c’est ça l’idée immonde qui te passait derrière la tête ? commença Hystéria, visiblement à bout de se retenir de l’égorger sur place. Je suis pas de ton espèce, Morganne-la-fée, je n’estime pas avoir trahi les miens en les laissant tomber dans une situation où ils avaient besoin de moi, moi je me bats pour des choses qui ne concernent pas mon nombril, pas que pour mon propre bien-être !
- Si ! Il faut lui déchirer la face, à cet enfoiré ! avait hurlé Yué, visiblement réjoui par le bazar qui commençait à s’établir, et s’amusant à en remettre une couche.
-C’est bizarre, moi non plus j’estime pas avoir trahi les miens ! répliqua Morganne, un air de tueuse sur le visage. Cette révolution, c’était pas mon problème, dans un camp ou dans l’autre, alors si t’as des reproches, tu sais où tu peux aller te les mettre !
- Mais le tuer, c’est se mettre à sa hauteur… commença Elanor, pesant le pour et le contre. Le mieux serait sûrement de…
- Envoyons quelqu’un pour le déloger de son trône et l’empêcher d’instaurer des lois à notre désavantage !
- Vu où il en est, notre désavantage…
- Vas-y, exprime-toi, Morganne ! Continues, dis le fond de ta pensée ! Que tout le monde saches à quel point t’es pourrie de l’intérieur, comment tu embaumes la saloperie !
- Je vais me gêner, tiens…
- Le problème est de trouver quelqu’un d’assez fou pour aller régler son compte à l’Albinos… C’est du sucide ! Yué, peut-être ? Ou Laar ?
- Vas te faire voir, enfoiré !
- Idem, Connard !
- Tu veux mon poing, pour voir ?
- Ben tu te dégonfles, la fée ? Te gêne pas, non, non ! On attend toujours ! Quelle bravoure !
- S’il vous plait… C’est… comment voulez vous trouver une solution ? C’est n’importe quoi !
- Eh, Laar ! Tu dis plus rien ? Tu fais bien te t’écraser, salle balance !
- A ouais… Tu veux jeter un coup d’oeil à mes tripes pour voir si tu appelles pas ta mère ?
Soudain, toutes les conversations se turent. La porte avait claqué. Adüstyo n’était plus sur son siège. Un silence s’abattit sur la salle. Même Hystéria et Morganne, qui s‘étaient levées, s’interrompirent.
- Bande de gamins minables… Vous me faites tous pitié… Comment voulez-vous être crédibles si vous ne tenez pas cinq minutes dans une conversation civilisée ? Pas étonnant que personne veuille de vous à Carlotta ! Vous vous êtes vus ?
C’était Laurë qui avait parlé, elle qui n’avait pas prononcé un mot du début du conseil. Elle fixait chacun des troubles fêtes de son regard vert et profond, toujours appuyée sur son accoudoir, l’air totalement blazé, hérité de son père, l’as en la matière.
- Morganne, n’aurais-tu pas été heureuse d’avoir quelqu’un, de l’aide, par le passé, quand tu as du sacrifier Daïa ? Et tu me renies moi aussi, ta propre fille, un démon ? Hystéria, tu ne sais pas te maîtriser, au fond tu veux toujours trouver des solutions, mais tu es incapable de tenir des propos corrects ! Vous vous donnez tous ces grands airs de démons puissants, de créatures nobles, mais au fond vous ne valez rien ! La seule chose dont vous avez été à même de convenir, et encore, c’est qu’il fallait arrêter ce malade. Et qui s’en occupera ?
- J’irai, déclara Morganne d’une voix rauque.
- Eh bien, voilà au moins une bonne chose de faite.
A ce moment là, quelqu’un frappa timidement à la porte, puis entra. C’était Maxime, un jeune homme blond qui servait de messager, et qui, en temps normal, faisait très bien son travail.
Il dégagea une de ses mèches miel de son long visage fin, et, avec un sourire gêné, déclara :
- Salut tout le monde…Vive l’ambiance ici ! Je suis désolé de vous interrompre dans votre super conseil, mais il se trouve que… j’ai deux mauvaises nouvelles.
- Nous sommes tout ouie, Maxime, je t’en prie, lui répondit Hystéria, encore un peu énervée, mais faisant visiblement des efforts pour se contrôler.
- Eh bien… Je commence par le « soft ». J’ai… Trouvé ça, en ville. Ca a été placardé partout pendant la nuit. Il y a pas un mur qui en soit nu.
Il tendit à Mystic un morceau de papier plié en quatre, qu’elle lissa avec soin avant d’entamer la lecture à haute et claire voix. C’était le texte des nouvelles lois sur les démons. Un silence de mort était tombé à nouveau tandis qu’elle lisait. Quand elle eut fini, elle releva la tête et soupira. C’était tragique. C’était… Il n’y avait pas de mot qui eût pu dire à quel point ce texte était choquant, monstrueux, abominable.
Posant son regard sur Maxime, elle demanda d’une voix traînante, ayant presque peu de ce qu’elle allait entendre en retour.
- C’était ça, le « soft » ?
- Euh, oui. Parce que en fait, il y a encore quelque chose de plus grave… commença Maxime en se tortillant les doigts.

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