Thursday, June 30, 2005

CHAPITRE XV_ Provocation et organisation

Assise seule sur un grand lit à baldaquin, Hystéria lisait et relisait le morceau d’affiche que Maxime avait rapporté de Carlotta. Sa chambre, au sommet du donjon du château de l’Ordre de Crystal était restée exactement telle qu’elle l’avait laissée la dernière fois où elle y était allée, vingt ans auparavant. Les draps étaient défaits, la fenêtre ouverte aux vents, les rideaux du lit fermés, et par terre gisaient encore les éclats de cristal d’un verre brisé. En arrivant, elle avait allumé tous les chandeliers, et avait fait ronronner un impressionnant feu dans la grande cheminée. La provocation, c’était ça la clé. De la plus haute tour, sa chambre était illuminée, et de Carlotta à Pyrathia en passant par les sommets de Wizardend et les plus majestueux arbres de Taur Lesgalen, personne n’aurait pu manquer la lueur et ne pas comprendre que l’Ordre de Crystal était de retour… Car à ce moment précis, dans toutes les régions de la belle Twotf, les démons se relevaient te regardaient au loin, ce point lumineux. Les mages solitaires plissaient les yeux et se demandaient si l’heure était venue pour eux de se rallier à une cause perdue. Certains Elfes des forêts de l’Est sentaient leurs cœurs s’emplir d’une étrange torpeur à la vue d’une lumière depuis si longtemps éteinte. La lumière de l’Ordre de Crystal, celle des justes, celle de l’Ordre, celle des temps passés. La promesse d’un nouvel espoir pour les victimes de ces cruelles lois, un ennemi grandissant face à Capricorn, face aux Drows.
Car en effet, depuis la fenêtre ouverte de son palais immaculé, à l’heure du couvre-feu de Carlotta, le terrible albinos serrait les dents à la vue de ce signe de vie dans le château maudit. Car en effet, perché au sommet d’une dune écarlate, Maykael, aiguisant son katana d’argent, fronçait les sourcils devant cette étrange lueur dont il ne connaissait pas la signification. Et Morganne, en chemin pour aller trouver Undomiel afin de se voir attribuer ce travail dont la clé était encore incertaine, étira ses lèvres en un rictus triomphal tandis qu’elle se faufilait comme un félin à travers les sombres ruelles de la ville, la tête relevée vers cette étoile orangée dans le ciel d’ombre.

Quelqu’un frappa à la porte de chêne massif de la chambre d’Hystéria. Elle ne sursauta pas, et releva lentement les yeux de l’affiche qui avait été placardée dans tout Carlotta l’avant veille, avant de déclarer : « Entrez ! »
Un cliquetis se fit entendre, puis la porte grinça. Le visage d’Adüstyo apparut tandis qu’il repoussait les rideaux pourpres du balaquin. Hystéria ne bougea pas.

- Que veux-tu ? demanda-t-elle d’une voix brusque et sèche.

- Je… Je voulais juste te parler, bafouilla l’Elfe à la peau brune. Je peux m’asseoir ?

La belle démone ne lui répondit pas, mais se redressa un peu dans les coussins et se poussa pour laisser à Adüstyo la place de se poser. Que lui voulait-il ? Il était trop fou de venir ainsi lui parler, alors que son humeur massacrante faisait crépiter toutes les cheminées de la forteresse… Cependant, elle fut frappée par sa mauvaise mine. Sa peau se ternissait, de grandes cernes se creusaient sous ses yeux blancs, et le bandage qui entourait son épaule était tâché de sang… noir. Elle leva un sourcil. Adüstyo n’avait jamais saigné noir. Comme tout le monde, son sang était rouge. A moins qu’il n’eût été contaminé, ou possédé par un quelconque esprit malfaisant…
Elle sortit de ses pensées tandis que l’Elfe s’asseyait sur le bord du lit qu’il avait lui aussi un temps fréquenté. Il resta silencieux un moment, puis finit par s’excuser.

- Je suis désolé d’être parti en claquant la porte, au conseil. Je n’ai pas pu supporter votre manège de cris et d’insultes les uns envers les autres. Tout est différent, à la Chambre Pourpre…

- … Oui, évidemment, à la Chambre Pourpre tout est beau, tout est parfait, tout est… Elfique et humain, n’est-ce pas ? le coupa Hystéria, ironiquement. Il faudra t’y faire. Nous laissons la parole à qui veut, dans notre culture ici bas, que tu le veuilles ou non, Gardien.

- Tu m’en veux encore, n’est-ce pas, affirma Adüstyo avec une voix qui avait changé, plus sérieuse et sans détours.

- Je t’en voudrai toute ma vie, imbécile ! cracha Hystéria, lui lançant au visage la feuille des lois, l’air furieux. Pourquoi es-tu venu, hein ? Pour remuer le passé ? Eh bien c’est trop tard ! C’EST TROP TARD ! Si j’avais su, je t’aurai fait passer par la fenêtre, je t’aurais transpercé dès ton passage à l’Ordre ! Mais non ! mais non ! Ce pauvre Elfe aveugle, si beau, si humble, et même temps tellement autonome !…Comment résister, hein ? Et Yvan pouvait bien se marrer que son meilleur atout se soit si facilement emparé du cœur de pierre d’Hystéria, la terrible succube, massacreuse de mafieux, tueuse de rebelles, le Cygne de sang, son plus féroce ennemi !

- Je t’aimais… murmura Adüstyo, les lèvres tremblantes.

- ALORS TU AURAIS DU CREVER ! hurla Hystéria, les yeux flamboyants comme jamais. Moi j’aurais donné mes yeux pour que tu voies, j’aurai tué le monde entier pour que tu vives, et toi… Toi tu m’as trahie, tu m’as piégée, tu m’as bien eu, ma parole !

- Non, c’est faux ! Je ne l’ai pas fait ! Je t’ai avoué…tenta de se défendre l’Elfe.

- … Et tu es bien sagement allé de cacher sous les jupons d’Yvan ! le coupa la succube. Tu es un faible, Adüstyo. Je te hais.

Hystéria se leva et sauta du lit, laissant le Gardien sur place, et sortit de la chambre à grands pas, claquant la porte derrière elle.
Son esprit bouillonnait. Comment pouvait-il oser ? Quelque soient ses circonstances atténuantes, elle le haïrait jusqu’à la fin des temps…

Elle descendit d’une traite les centaines de marches de l’escalier en colimaçon qui menait dans sa chambre haut perchée, et déboucha au deuxième étage, avant d’emprunter le grand escalier de marbre blanc. Au rez-de-chausée, elle entra dans une grande salle commune où étaient tranquillement assis plusieurs membres du conseil qui avait eu lieu la veille, et qui veillaient au coin du feu, sans pouvoir trouver le sommeil, en cette période de troubles. Mystic se leva et se dirigea vers Hystéria, refermant son livre et le jetant négligemment sur le fauteuil dans lequel elle avait été assise. Les deux jeunes femmes sortirent sans un mot de la salle, et l’ange suivit calmement la succube jusqu’à la grande porte. Une fois dans le cour, Mystic prit la parole.

- Alors, tu as réfléchi ? lui demanda celle-ci.

- Oui. Il nous faut une armée, une vraie. Capricorn va enrôler les jeunes en âge de se battre, à Carlotta. Envoie Laurë en ville, il faut qu’elle rallie à notre cause le plus de personnes possible. C’est une fille de terrain, elle saura se débrouiller à merveille… Il faudrait que tu t’occupes des gens des environs… Rameuter le plus possible de démons de Pyrathia, les mages de Wizardend, et toutes les créatures qui le veulent. Et aussi, renvoie Adüstyo à Carlotta. Il n’est pas en sécurité ici, nous sommes visibles de tous. Plus prêt sera-t-il de l’ennemi, plus en sécurité. Charge Laar de le surveiller. Cela ira à merveille.

- Et toi, que feras-tu ? s’inquiêta Mystic.

- Moi, reprit Hystéria, je m’envole vers l’Ouest tant que la nuit me couvre. Nous avons besoin d‘en savoir plus sur l’armée qui s’y tapit.

Sur ce, la démone passa une mèche de cheveux bruns rebelle qui voilait ses yeux sang, puis étira ses grandes ailes rouge sombre.

- Hystéria… Bonne chance, murmura la belle ange avant que la succube ne s’envolle.
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