Chapitre XX_ le Dompteur de Cygne
Le Drow ordonna quelques actions sans buts à trois soldats qui passaient par là, comme ça, pour le bonheur de savoir qu’on a du pouvoir. Le sergent Alexander était le parfait exemple de ces hommes avides, saisissant chaque parcelle d’autorité comme une aubaine pour chaque jour se convaincre d’être un peu plus supérieur. Du haut de ses petits un mètre soixante, d’un physique assez ingrat, il patrouillait à travers les ruelles du vaste camp, entre les tentes, dans le sable écarlate du désert rouge rendu ,pour un soir encore, sombre dans la nuit.
Direction donc le grand chapiteau au fond du camp, paradis pour quiconque était pris du cafard loin du pays.
A peine Alexander eut-il repoussé d’une main la porte en toile sombre de l’immense tente, qu’un sourire pervers se dessina sur ses grosses lèvres. Il y avait là de quoi se constituer un véritable harem. Des dizaines et des dizaines de filles étaient assises ou allongées par terre, prisonnières esclaves fuit de plusieurs patrouilles menées plus à l’intérieur des terres à coloniser. Les prisonniers mâles, quand à eux, présentaient bien moins d’intérêt aux yeux des soldats, et étaient accrochés par les poignets à des piquets à l’air libre, et ne demandaient pas tant d’attention. Ils étaient là pour l’exemple et al torture. Malgré l’arrivée d’un envoyé du gouvernement de Twotf, on voulait en connaître plus, officieusement.
Le Drow s’avança, torche à la main, et fit un peu de lumière sur les magnifiques créatures qui gisaient là. La plupart avaient levé un regard interrogateur vers lui, se demandant sûrement ce qu’on leur voulait encore, et si on allait bientôt les relâcher. Le sergent Alexander sembla s’intéresser en premier lieu à une magnifique Elfe au premier rang. Sa chevelure blonde et bouclée tombait en cascade sur ses épaules blanches, et ses grands yeux bleus le regardait avec un mélange d’implorance et de terreur.
- Toi ! Comment tu t’appelles ? demanda Alexander sans ménagement.
- Maeva, murmura l’Elfe en se recroquevillant comme une petite fille.
- Lève-toi, et viens par là !
Alors qu’il attrapait la jeune fille par le bras, le regard d’Alexander se posa sur une silhouette tout au fond du chapiteau. Une véritable bombe était à moitié couchée dans le sable, ses deux grandes ailes rouges et membraneuses repliées dans son dos. Ce qui se passait autour d’elle semblait la laisser totalement indifférente, comme si elle n’avait que faire de l’arrivée du sergent. L’avis d’Alexander changea soudain, et il repoussa l’elfette blonde avant de pointer un index menaçant vers la succube et de crier, un peu plus fort que nécessaire :
- Ey, toi là bas !
- Moi ? répéta l’intéressée d’une voix lente en tournant lentement les yeux d’un rouge profond vers le sergent.
- Ouais, toi. Vien là.
La succube fit la moue et finit par se lever gracieusement. Elle n’était pas très grande, un mètre soixante cinq tout au plus, mais d’une rare beauté, si bien que pour le moment où elle s’avança de sa démarche chaloupée, slalomant entre les autres femmes, Alexander ne pu détacher son regard d’elle. Habillée d’un corset de velours noir et d’un mini short laissant voir ses longues et fines jambes et ses pieds nus plein de sable, la démone était irrésistible aux yeux du Drow. Il la détailla d’un air pervers et l’entraîna dehors.
Hystéria jubilait intérieurement, mais ne laissa rien paraître. Ces hommes étaient décidément tous les mêmes. Du moins les hommes faibles. Un femme un peu allongée et dans un premier temps tout à fait désintéressée… C’était tellement simple de les attirer !
La succube avait fait exprès de se faire capturer, au détour d’une dune. IL lui avait suffit de faire dépasser un morceau d’aile pour qu’aussitôt trois hommes de garde armés jusqu’aux dents lui sautent dessus. Enfantin. Elle s’était faite introduire dans le camp de l’ennemi à découvert et en toute simplicité, et un officier venait même de la faire sortir de la tente qui lui avait servi de prison, sans savoir qu’elle était l’une des pires ennemies auxquelles il pouvait se frotter. Elle touchait au but.
Se laissant tirer mollement par Alexander, elle entra dans une nouvelle tente, un peu plus grande et plus belle que celles des alentours. Elle se sentit soudain poussée par les fesses et tomba en souplesse sur un grand lit de plumes. Un étrange sourire se dessina sur ses lèvres quand le sergent Drow se hissa à côté d’elle.
- J’ai un peu visité le pays, les gars ont rapporté de l’alcool local, mais je t’ai pas encore goûtée, chérie…
- Ben qu’est-ce que t’attends, beau bosse ? Tu crois peut-être que je vais me déshabiller toute seule ?
Les yeux noirs d’Alexander s’illuminèrent, et il avança ses mains vers la poitrine d’Hystéria, étendue de tout son long sur les oreillers et les coussins. Le nœud du corset se défit, puis il écarta les deux côtés pour desserer et contempla le spectacle. La démone l’attira soudain vers elle et passa les mains dans son dos, un air coquin sur le visage.
- Eh bah alors, Monsieur l’officier ? On ose pas ?
Cette phrase eut l’effet souhaité, et le Drow s’empressa d’enlever totalement le corset. Enfin, il essaya. Car il n’y arriva jamais. Hystéria dut supporter tout le poids du sergent qui s’était effondré sur elle sans un gémissement. Elle repoussa le corps inerte qui tomba sur le sol dans un bruit sourd, et essuya ses doigts tâchés de sang sur les draps de satin blanc avant de lui jeter un regard méprisant.
- Bouffon ! La prochaine fois, planque ton sabre avant de me monter ton gros bide dessus !…
Elle tenta en vain de resserer son corset, mais abandonna l’exercice après quelques minutes de lutte. Cela allait être un peu plus plongeant que d’habitude, c’était tout.
La démone se dirigea vers le bureau et le fouilla. Elle cherchait quelque chose. Elle cherchait un plan. Elle avait trouvé un plan. Hystéria déplia en entier la grande feuille de parchemin sur le tapis à même le sol. Bingo. C’était une carte du campement, avec ses tentes, ses ruelles de toile… Son regard écarlate s’arrêta vite sur un emplacement plus vaste que les autres. Elle touchait au but.
La succube sortit de la tente à grands pas, attrapant au passage une petite bouteille ambrée dont elle but le contenu en quelques gorgées. Elle traversa ainsi le campement, l’air décidé, ses grandes ailes rouges à demi repliées derrière son dos, si peu couverte dans la fraîcheur de cette nuit de fin d‘automne. Et tous les soldats se retournaient sur son passage sans que personne n’osât l’arrêter, comme sur celui d‘une riche princesse qui n’a pas été invitée à un bal. Elle marcha plusieurs minutes. Elle ne pensait pas que le camp était si grand… Sur ce qui ressemblait à l’allée principale, les deux rangées de tentes continuaient sur encore plusieurs centaines de mètres, de même que derrière elle…Ceet armée qui dormait là était-elle finalement un vrai danger pour Twotf ?
Bien vite, Hystéria stoppa devant une grande tente bleu foncé, plus grande encore que toutes les autres, et dont l’entrée était gardée par deux soldats en armes. La démone s’approcha d’eux et fit jouer ses charmes.
- Bonsoir, mes deux beaux et braves guerriers ! lança-t-elle en papillonnant des yeux.
- Halte ! On n’entre pas ! déclara l’un des deux hommes en barrant l’entrée de sa lance. Le Général Maykaël a demandé à n’être dérangé par personne.
- Eh bien je suis personne ! plaisanta Hystéria avant d’ajouter en faisant légèrement bâiller son corsage : Ne décevez pas une pauvre prisonnière envoyée ici pour lui faire « passer le temps »…
L’argument était imparable. Les deux pauvres gardes s’effacèrent pour laisser passer la belle démone, et le temps de pousser la porte de la tente, Hystéria était à l’intérieur. Elle fut tout d’abord frappée par le luxe ostentatoire qui y régnait : tout n’était qu’étoffes, peaux et dorures, tapis d’orient et marqueterie raffinée, que du superflu comme si la tente eût été celle d’un roi.
- Bonté divine… Regardez donc ce qui nous arrive, très cher ! Une déesse s’est perdue dans ma tente !
Hystéria remarqua alors le très bel homme élégamment assis sur un fauteuil recouvert de velours blanc qui tranchait avec la peau bleu gris perle de l’individu et ses yeux jaunes. Svelte et élancé, ils emblait avoir tout pour plaire, de ses fines jambes croisées à son nez aquilin en passant par sa bouche délicieusement charnue. Maykaël, le Général Drow, le responsable le plus haut qu’on pût trouver pour tout ce tapage. Il regardait la démone avec un air entre l’étonnement et l’émerveillement, comme fasciné. N’importe quelle femme serait tombée sous son charme au premier assaut. Mais Hystéria n’était pas n’importe quelle femme. C’était une femme en mission.
- Eh bien asseyez-vous, Mademoiselle… A qui ai-je l’honneur ? demanda-t-il d’une voix mielleuse à souhait.
- Hystéria, succube ardente, ex Archevalière de l’Ordre de Crystal, le Cygne Rouge, déclara une voix grave et envoûtante toute proche.
Ce ne fut qu’à ce moment là qu’Hystéria remarqua l’autre homme, assis de l’autre côté de la table. Grand, baraqué, tout aussi agréable à regarder, mais oh combien de fois plus connu et dangereux…
- Vous !
Rien d’autre ne put sortir de la bouche de la démone, dans un premier temps frappée par la stupeur. Elle recula d’un pas et prit appui contre un des piquets de la tente, tandis que Kaos la regardait avec un rictus qui ne laissait présager rien de bon.
- Kaos Luknakrok… cracha-t-elle en fusillant son interlocuteur du regard. Qu’est-ce que tu fiches ici, sale débris ?
- Non, qu’est-ce que TOI tu fiches ici, petite imbécile… renchérit Kaos, son terrible sourire toujours aux lèvres.
- Oh, vous vous connaissez ? demanda Maykaël d’une voix triste. Quel dommage… ne me dites pas que vous avez été amants ?
- Pas vraiment, non, murmura-t-elle d’une voix glaciale.
Entre Kaos et elle, c’était une histoire de marionnettes qui remontait à plus de trois siècles. Le démon avait en effet de terrible pouvoir de contrôler les gens à distance, ses « poupées », comme il les appelait. Un soir, alors qu’Hystéria avait été gravement blessée par la démone Givy, femme de glace et demi-sœur de Morganne, et ramenée en lieu sûr par le Géant Coriolan, son premier vrai amour, ce démon qu’elle ne connaissait alors pas l’avait surprise et attaquée, et, comme un venin, avait immissé son propre sang dans ses plaies. Depuis ce jour, elle était devenue comme une sorte d’esclave, de marionnette comme beaucoup de ses victimes. Et à chaque fois que la route des deux démons se croisait, il en résultait d’importants dégâts, matériels comme humains.
- Dans ce cas, je ne vois aucune raison pour que vous ne preniez pas place parmi nous ! déclara Maykaël, dévorant la démone du regard.
Sans détacher les yeux de Kaos, Hystéria avança doucement vers le siège vide à côté de celui du Général Drow, où elle s’assit, les jambes croisées. Sur la table devant elle était étalée une vaste carte, qu’elle ne mit pas longtemps à reconnaître comme étant celle de Twotf.
- Nous étions justement en train de décider du partage de la contrée, Kaos et moi, acheva Maykaël, ses yeux jaunes braqués sur la démone.
- Quel partage ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda Hystéria, les sourcils froncés.
- Vous vous doutez que nous sommes en quelque sorte des « envahisseurs », très chère demoiselle. Ils emble que votre gouvernement veuille à tout prix éviter une guerre ouverte avec nous, donc… Nous avons décidé de privilégier la voix de la négociation avec l’émissaire qui nous a été envoyé, à savoir Kaos. Pour le moment.
- Vous plaisantez ? rit Hystéria. Kaos n’est…
*Tais toi. *
Elle s’interrompit soudain. La voix de Kaos avait résonné dans sa tête. C’était un ordre qu’elle ne pouvait ignorer, un ordre qui s’inscrivait dans son propre sang. Ainsi il avait ouvert les hostilités. Le dénouement, quoi qu’il serait, s’annonçait très mal.
- Kaos n’est ?… répéta Maykaël, surpris qu’Hystéria se soit ainsi coupée dans sa phrase.
- Sûrement encore qu’une insulte à mon encontre, proposa Kaos en haussant les épaules tout en lançant un regard meurtrier presque imperceptible à la démone.
- Eh bien… la nuit s’annonce joyeuse, dites-moi ! Au fait, très chère… Hystéria, puisque tel est votre nom, il me semble avoir omis de vous demander ce que nous vaut l’honneur de cette charmante visite ?
La belle démone ne cilla pas. Cependant…Que répondre ? Si Kaos n’avait pas été là, elle aurait tenté de faire subir au Général Drow le même sort que son subalterne, puis elle aurait pris les contrôle de l’armée et s’en serait servie pour renverser Capricorn, ce tyran qui, plus encore en ces temps sombres, n’était pas le bienvenu. Au point où elle en était… Si elle mentait sur ses intentions, Kaos serait assurément là pour la contredire, et il n’y avait pas photo sur la personne que la Général croirait. A ce stade, le combat allait être inévitable. Elle était prête. Elle releva alors son regard sang vers Maykaël, et sussura :
- Après avoir saigné votre gros sous officier, j’avais ma foi comme projet de vous égorger afin de semer la pagaille dans votre jolie armée. Car d’ailleurs, quoi qu’il pourra dire, il m’étonnerait fort que le gouvernement ait envoyé un démon de l’espèce de Kaos pour parlementer avec vous sur le sort de Twotf tout entier.
- Vous avez tué un de mes sous officiers ? Comment se fait-il que vous ayez pu vous introduire jusqu’ici ?… commença Maykaël, soudain arraché à sa contemplation.
- Maintenant je t’ordonne de cesser de bouger, espèce de sale morveuse, laisse moi te transformer en pantin désarticulé ! rugit soudain Kaos alors que son poing fusait dans l’estomac de la succube.
Hystéria poussa un gémissement déchirant sans pour autant bouger d’un pouce. Elle pouvait résister à la plupart des ordres de Kaos, mais celui-ci était d’une intensité telle qu’il l’écrasait, l’emprisonnait… Elle encaissa un autre coup, au visage cette fois, puis de nouveau dans le ventre… Elle sentait une douleur aigue la parcourir, comme à peu d’occasions. Elle était coincée, elle ne pouvait pas se défendre… Elle allait craquer. Déjà ses yeux rouges se voilaient tandis que Kaos continuer de la rouer de coups de plus en plus violents… Son conscient la quittait.
- Kaos… commença Maykaël qui s’était levé et regardait à présent la scène d’un air étrange. Kaos ! KAOS !
Mais il était trop tard. Il y eut une violente explosion et le démon fut propulsé avec une force inouïe à l’autre bout de la tente, emportant plusieurs piquets dans sa chute. La toile s’affaissa sur quelques mètres et recouvrit les trois protagonistes dans un bruit de déchirement sinistre.
Rien ne bougea pendant quelques secondes, puis Kaos émergea, furieux. Il avait oublié. Il avait oublié le point fort de cette stupide démone contre lui. Emprisonnée par cet ordre de ne pas bouger qui la tenait immobile face à la mort, son esprit avait alors tout déconnecté. Kaos n’avait plus aucune emprise sur l’esprit d’Hystéria, car l’esprit d’Hystéria pour un temps n’était plus. Elle était une fois de plus entrée dans l’une de ses fameuses crises d’hystérie qui lui avaient valu son prénom et une certaine renommée. Sous la toile de tente affaissée s’était réveillée une créature féroce qui n’avait d’humain que le corps, et dont les cates n’étaient guidés que par son instinct meurtrier.
La toile de tente se déchira et Maykaël émergea à son tour. Son expression avait changé : il n’était plus ce gentleman Drow toujours à l’affût d’une conquête. Tournant son regard jaune vers Kaos, il lui lança d’un ton sec :
- Que ce passe-t-il ? Je veux des explications immédiatement !
- Vous feriez mieux de laisser tomber, Général Maykaël, répondit le démon avec tout autant de fierté. Vous en la connaissez pas ! Dans l’état où elle se trouve à présent, elle serait capable de réduire tout votre campement à un gros tas de cendres…
Comme pour appuyer cette affirmation, la démone jaillit soudain dans un hurlement, ses deux grandes ailes rouges et sombres étendues des deux côtés de son dos, une expression carnassière sur le visage. Ses yeux flamboyaient d’une étrange façon, comme si les feux de l’enfer y brûlaient, et ses pupilles noires allongées comme celles d’un chat témoignaient de sa dangereuse démence.
Kaos poussa un juron et roula sur le côté juste à temps pour éviter une impressionnante boule de feu qui alla terminer sa course dans une tente voisine avec force dégâts. Le démon dégaina une épée qui étincela à la lueur de la lune, et sauta vers Hystéria avec un cri guerrier. La lame fusa et frappa violemment la succube au flanc gauche. Celle-ci tituba une seconde, puis, dans un élan de colère, bondit sur Kaos. Privée d’armes, elle s’accrocha sur son dos où elle planta les ongles dans la chair du démon avant d’enfoncer ses deux longues canines profondément dans sa carotide. Un filet de sang gicla, et Kaos, hurlant de rage et de douleur, s’arquebouta avant de l’attraper par les cheveux et de la décrocher de son propre dos meurtri. Il l’envoya fuser dans un piquet de la tente qui acheva alors de s’effondrer.
Maykaël assistait à la scène un peu sur le côté, les sourcils froncés. Que fabriquait donc Kaos ? Il allait sérieusement lui abîmer la démone… Autour du général, quelques soldats attirés par le bruit et le feu s’étaient regroupés, public d’un combat appelé à dégénérer si on le l’arrêtait pas.
Un fouet claqua dans l’air. Hystéria cria et se retourna, furieuse, pour soutenir le regard jaune posé sur elle. Maykaël le savait. La seule façon de vaincre un animal sauvage aux pouvoirs déconcertants, c’était de le dompter. Et c’était ce qu’il allait faire. Debout de toute sa hauteur au milieu des ruines de la tente, il caressait son long fouet de cuir, l’air insolent. Ses cheveux immaculés étaient détachés et volaient doucement derrière lui dans la brise nocturne. Un instant, un silence de mort s’effondra sur le campement, alors que tous les soldats s’étaient rassemblés autour du champ de bataille improvisé.
Un nouveau claquement de fouet mit le feu aux poudres. Hystéria se redressa à son tour et se mit à courir tête baissée vers Maykaël, détournant définitivement son attention de Kaos qui s’était mis en retrait, attendant de voir comment s’en tirerait le Général Drow. Celui ci donna un coup plus violent que les deux précédentes fois et se recula d’un pas, tandis que la démone s’arrêtait sous l’effet de cette nouvelle douleur. Elle lui lança un regard meurtrier et se mit à tourner en rond, comme une bête en cage, ne le quittant pas des yeux. Ce manège dura quelques instants, puis, sans crier gare, Hystéria bondit une nouvelle fois, les deux bras tendus devant elle, s’apprêtant à lancer une gerbe de feu. Plus rapide et agile que cet animal guidé par son seul instinct, Maykaël bondit alors de côté, faisant claquer son fouet qui alla solidement s’enrouler autour des poignets de la démone, puis la tira d’un coup sec vers lui. Hystéria perdit l’équilibre et culbuta vers l’avant, ce qui eut pour effet de dévier la trajectoire de la gerbe de feu. Celle-ci alla se perdre dans la toile de tente au sol, qui s‘embrasa rapidement, éclairant l’assistance des guerriers de son éclat orangé. Maykaël libéra la longue lanière de cuir des minces poignets de la succube et frappa plusieurs fois pour qu’elle se relevât et fît face.
La lutte dura ainsi plusieurs heures, presque jusqu’à l’aube, sans que les coups de fouet ne diminuassent d’intensité. Peu à peu, Maykaël sentait la démone perdre de la force, commencer à fatiguer. Il réussit à la coincer entre le bureau retourné et un des morceaux encore en place du grand lit à baldaquin. Il n’y avait plus d’issue possible pour la succube. Blottie dans ce coin, elle regardait de ses yeux de feu le Drow s’avancer doucement, comme on s‘approche pour caresser un chat apeuré. Pas à pas, Maykaël réduisait la distance qui le séparait de sa récompense, le fouet prêt à frapper serré dans sa main droite, la main gauche tendue devant lui. Quand ses doigts entrèrent en contact avec la peau brûlante de la démone, celle ci frissonna mais ne ronchonna pas. Elle avait cédé. Il avait gagné. Hystéria ferma les yeux et se laissa glisser sur le sol, épuisée. Sa poitrine se soulevait et se baissait en cadence sous le regard glorieux du général Drow.
Se tournant vers un des gardes qui surveillait l’ancienne entrée de la tente dévastée, il ordonna, un air pervers sur le visage :
- Disperse les troupes, personne n’a rien à faire ici. J’ai encore beaucoup à faire aveec cette demoiselle
Direction donc le grand chapiteau au fond du camp, paradis pour quiconque était pris du cafard loin du pays.
A peine Alexander eut-il repoussé d’une main la porte en toile sombre de l’immense tente, qu’un sourire pervers se dessina sur ses grosses lèvres. Il y avait là de quoi se constituer un véritable harem. Des dizaines et des dizaines de filles étaient assises ou allongées par terre, prisonnières esclaves fuit de plusieurs patrouilles menées plus à l’intérieur des terres à coloniser. Les prisonniers mâles, quand à eux, présentaient bien moins d’intérêt aux yeux des soldats, et étaient accrochés par les poignets à des piquets à l’air libre, et ne demandaient pas tant d’attention. Ils étaient là pour l’exemple et al torture. Malgré l’arrivée d’un envoyé du gouvernement de Twotf, on voulait en connaître plus, officieusement.
Le Drow s’avança, torche à la main, et fit un peu de lumière sur les magnifiques créatures qui gisaient là. La plupart avaient levé un regard interrogateur vers lui, se demandant sûrement ce qu’on leur voulait encore, et si on allait bientôt les relâcher. Le sergent Alexander sembla s’intéresser en premier lieu à une magnifique Elfe au premier rang. Sa chevelure blonde et bouclée tombait en cascade sur ses épaules blanches, et ses grands yeux bleus le regardait avec un mélange d’implorance et de terreur.
- Toi ! Comment tu t’appelles ? demanda Alexander sans ménagement.
- Maeva, murmura l’Elfe en se recroquevillant comme une petite fille.
- Lève-toi, et viens par là !
Alors qu’il attrapait la jeune fille par le bras, le regard d’Alexander se posa sur une silhouette tout au fond du chapiteau. Une véritable bombe était à moitié couchée dans le sable, ses deux grandes ailes rouges et membraneuses repliées dans son dos. Ce qui se passait autour d’elle semblait la laisser totalement indifférente, comme si elle n’avait que faire de l’arrivée du sergent. L’avis d’Alexander changea soudain, et il repoussa l’elfette blonde avant de pointer un index menaçant vers la succube et de crier, un peu plus fort que nécessaire :
- Ey, toi là bas !
- Moi ? répéta l’intéressée d’une voix lente en tournant lentement les yeux d’un rouge profond vers le sergent.
- Ouais, toi. Vien là.
La succube fit la moue et finit par se lever gracieusement. Elle n’était pas très grande, un mètre soixante cinq tout au plus, mais d’une rare beauté, si bien que pour le moment où elle s’avança de sa démarche chaloupée, slalomant entre les autres femmes, Alexander ne pu détacher son regard d’elle. Habillée d’un corset de velours noir et d’un mini short laissant voir ses longues et fines jambes et ses pieds nus plein de sable, la démone était irrésistible aux yeux du Drow. Il la détailla d’un air pervers et l’entraîna dehors.
Hystéria jubilait intérieurement, mais ne laissa rien paraître. Ces hommes étaient décidément tous les mêmes. Du moins les hommes faibles. Un femme un peu allongée et dans un premier temps tout à fait désintéressée… C’était tellement simple de les attirer !
La succube avait fait exprès de se faire capturer, au détour d’une dune. IL lui avait suffit de faire dépasser un morceau d’aile pour qu’aussitôt trois hommes de garde armés jusqu’aux dents lui sautent dessus. Enfantin. Elle s’était faite introduire dans le camp de l’ennemi à découvert et en toute simplicité, et un officier venait même de la faire sortir de la tente qui lui avait servi de prison, sans savoir qu’elle était l’une des pires ennemies auxquelles il pouvait se frotter. Elle touchait au but.
Se laissant tirer mollement par Alexander, elle entra dans une nouvelle tente, un peu plus grande et plus belle que celles des alentours. Elle se sentit soudain poussée par les fesses et tomba en souplesse sur un grand lit de plumes. Un étrange sourire se dessina sur ses lèvres quand le sergent Drow se hissa à côté d’elle.
- J’ai un peu visité le pays, les gars ont rapporté de l’alcool local, mais je t’ai pas encore goûtée, chérie…
- Ben qu’est-ce que t’attends, beau bosse ? Tu crois peut-être que je vais me déshabiller toute seule ?
Les yeux noirs d’Alexander s’illuminèrent, et il avança ses mains vers la poitrine d’Hystéria, étendue de tout son long sur les oreillers et les coussins. Le nœud du corset se défit, puis il écarta les deux côtés pour desserer et contempla le spectacle. La démone l’attira soudain vers elle et passa les mains dans son dos, un air coquin sur le visage.
- Eh bah alors, Monsieur l’officier ? On ose pas ?
Cette phrase eut l’effet souhaité, et le Drow s’empressa d’enlever totalement le corset. Enfin, il essaya. Car il n’y arriva jamais. Hystéria dut supporter tout le poids du sergent qui s’était effondré sur elle sans un gémissement. Elle repoussa le corps inerte qui tomba sur le sol dans un bruit sourd, et essuya ses doigts tâchés de sang sur les draps de satin blanc avant de lui jeter un regard méprisant.
- Bouffon ! La prochaine fois, planque ton sabre avant de me monter ton gros bide dessus !…
Elle tenta en vain de resserer son corset, mais abandonna l’exercice après quelques minutes de lutte. Cela allait être un peu plus plongeant que d’habitude, c’était tout.
La démone se dirigea vers le bureau et le fouilla. Elle cherchait quelque chose. Elle cherchait un plan. Elle avait trouvé un plan. Hystéria déplia en entier la grande feuille de parchemin sur le tapis à même le sol. Bingo. C’était une carte du campement, avec ses tentes, ses ruelles de toile… Son regard écarlate s’arrêta vite sur un emplacement plus vaste que les autres. Elle touchait au but.
La succube sortit de la tente à grands pas, attrapant au passage une petite bouteille ambrée dont elle but le contenu en quelques gorgées. Elle traversa ainsi le campement, l’air décidé, ses grandes ailes rouges à demi repliées derrière son dos, si peu couverte dans la fraîcheur de cette nuit de fin d‘automne. Et tous les soldats se retournaient sur son passage sans que personne n’osât l’arrêter, comme sur celui d‘une riche princesse qui n’a pas été invitée à un bal. Elle marcha plusieurs minutes. Elle ne pensait pas que le camp était si grand… Sur ce qui ressemblait à l’allée principale, les deux rangées de tentes continuaient sur encore plusieurs centaines de mètres, de même que derrière elle…Ceet armée qui dormait là était-elle finalement un vrai danger pour Twotf ?
Bien vite, Hystéria stoppa devant une grande tente bleu foncé, plus grande encore que toutes les autres, et dont l’entrée était gardée par deux soldats en armes. La démone s’approcha d’eux et fit jouer ses charmes.
- Bonsoir, mes deux beaux et braves guerriers ! lança-t-elle en papillonnant des yeux.
- Halte ! On n’entre pas ! déclara l’un des deux hommes en barrant l’entrée de sa lance. Le Général Maykaël a demandé à n’être dérangé par personne.
- Eh bien je suis personne ! plaisanta Hystéria avant d’ajouter en faisant légèrement bâiller son corsage : Ne décevez pas une pauvre prisonnière envoyée ici pour lui faire « passer le temps »…
L’argument était imparable. Les deux pauvres gardes s’effacèrent pour laisser passer la belle démone, et le temps de pousser la porte de la tente, Hystéria était à l’intérieur. Elle fut tout d’abord frappée par le luxe ostentatoire qui y régnait : tout n’était qu’étoffes, peaux et dorures, tapis d’orient et marqueterie raffinée, que du superflu comme si la tente eût été celle d’un roi.
- Bonté divine… Regardez donc ce qui nous arrive, très cher ! Une déesse s’est perdue dans ma tente !
Hystéria remarqua alors le très bel homme élégamment assis sur un fauteuil recouvert de velours blanc qui tranchait avec la peau bleu gris perle de l’individu et ses yeux jaunes. Svelte et élancé, ils emblait avoir tout pour plaire, de ses fines jambes croisées à son nez aquilin en passant par sa bouche délicieusement charnue. Maykaël, le Général Drow, le responsable le plus haut qu’on pût trouver pour tout ce tapage. Il regardait la démone avec un air entre l’étonnement et l’émerveillement, comme fasciné. N’importe quelle femme serait tombée sous son charme au premier assaut. Mais Hystéria n’était pas n’importe quelle femme. C’était une femme en mission.
- Eh bien asseyez-vous, Mademoiselle… A qui ai-je l’honneur ? demanda-t-il d’une voix mielleuse à souhait.
- Hystéria, succube ardente, ex Archevalière de l’Ordre de Crystal, le Cygne Rouge, déclara une voix grave et envoûtante toute proche.
Ce ne fut qu’à ce moment là qu’Hystéria remarqua l’autre homme, assis de l’autre côté de la table. Grand, baraqué, tout aussi agréable à regarder, mais oh combien de fois plus connu et dangereux…
- Vous !
Rien d’autre ne put sortir de la bouche de la démone, dans un premier temps frappée par la stupeur. Elle recula d’un pas et prit appui contre un des piquets de la tente, tandis que Kaos la regardait avec un rictus qui ne laissait présager rien de bon.
- Kaos Luknakrok… cracha-t-elle en fusillant son interlocuteur du regard. Qu’est-ce que tu fiches ici, sale débris ?
- Non, qu’est-ce que TOI tu fiches ici, petite imbécile… renchérit Kaos, son terrible sourire toujours aux lèvres.
- Oh, vous vous connaissez ? demanda Maykaël d’une voix triste. Quel dommage… ne me dites pas que vous avez été amants ?
- Pas vraiment, non, murmura-t-elle d’une voix glaciale.
Entre Kaos et elle, c’était une histoire de marionnettes qui remontait à plus de trois siècles. Le démon avait en effet de terrible pouvoir de contrôler les gens à distance, ses « poupées », comme il les appelait. Un soir, alors qu’Hystéria avait été gravement blessée par la démone Givy, femme de glace et demi-sœur de Morganne, et ramenée en lieu sûr par le Géant Coriolan, son premier vrai amour, ce démon qu’elle ne connaissait alors pas l’avait surprise et attaquée, et, comme un venin, avait immissé son propre sang dans ses plaies. Depuis ce jour, elle était devenue comme une sorte d’esclave, de marionnette comme beaucoup de ses victimes. Et à chaque fois que la route des deux démons se croisait, il en résultait d’importants dégâts, matériels comme humains.
- Dans ce cas, je ne vois aucune raison pour que vous ne preniez pas place parmi nous ! déclara Maykaël, dévorant la démone du regard.
Sans détacher les yeux de Kaos, Hystéria avança doucement vers le siège vide à côté de celui du Général Drow, où elle s’assit, les jambes croisées. Sur la table devant elle était étalée une vaste carte, qu’elle ne mit pas longtemps à reconnaître comme étant celle de Twotf.
- Nous étions justement en train de décider du partage de la contrée, Kaos et moi, acheva Maykaël, ses yeux jaunes braqués sur la démone.
- Quel partage ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda Hystéria, les sourcils froncés.
- Vous vous doutez que nous sommes en quelque sorte des « envahisseurs », très chère demoiselle. Ils emble que votre gouvernement veuille à tout prix éviter une guerre ouverte avec nous, donc… Nous avons décidé de privilégier la voix de la négociation avec l’émissaire qui nous a été envoyé, à savoir Kaos. Pour le moment.
- Vous plaisantez ? rit Hystéria. Kaos n’est…
*Tais toi. *
Elle s’interrompit soudain. La voix de Kaos avait résonné dans sa tête. C’était un ordre qu’elle ne pouvait ignorer, un ordre qui s’inscrivait dans son propre sang. Ainsi il avait ouvert les hostilités. Le dénouement, quoi qu’il serait, s’annonçait très mal.
- Kaos n’est ?… répéta Maykaël, surpris qu’Hystéria se soit ainsi coupée dans sa phrase.
- Sûrement encore qu’une insulte à mon encontre, proposa Kaos en haussant les épaules tout en lançant un regard meurtrier presque imperceptible à la démone.
- Eh bien… la nuit s’annonce joyeuse, dites-moi ! Au fait, très chère… Hystéria, puisque tel est votre nom, il me semble avoir omis de vous demander ce que nous vaut l’honneur de cette charmante visite ?
La belle démone ne cilla pas. Cependant…Que répondre ? Si Kaos n’avait pas été là, elle aurait tenté de faire subir au Général Drow le même sort que son subalterne, puis elle aurait pris les contrôle de l’armée et s’en serait servie pour renverser Capricorn, ce tyran qui, plus encore en ces temps sombres, n’était pas le bienvenu. Au point où elle en était… Si elle mentait sur ses intentions, Kaos serait assurément là pour la contredire, et il n’y avait pas photo sur la personne que la Général croirait. A ce stade, le combat allait être inévitable. Elle était prête. Elle releva alors son regard sang vers Maykaël, et sussura :
- Après avoir saigné votre gros sous officier, j’avais ma foi comme projet de vous égorger afin de semer la pagaille dans votre jolie armée. Car d’ailleurs, quoi qu’il pourra dire, il m’étonnerait fort que le gouvernement ait envoyé un démon de l’espèce de Kaos pour parlementer avec vous sur le sort de Twotf tout entier.
- Vous avez tué un de mes sous officiers ? Comment se fait-il que vous ayez pu vous introduire jusqu’ici ?… commença Maykaël, soudain arraché à sa contemplation.
- Maintenant je t’ordonne de cesser de bouger, espèce de sale morveuse, laisse moi te transformer en pantin désarticulé ! rugit soudain Kaos alors que son poing fusait dans l’estomac de la succube.
Hystéria poussa un gémissement déchirant sans pour autant bouger d’un pouce. Elle pouvait résister à la plupart des ordres de Kaos, mais celui-ci était d’une intensité telle qu’il l’écrasait, l’emprisonnait… Elle encaissa un autre coup, au visage cette fois, puis de nouveau dans le ventre… Elle sentait une douleur aigue la parcourir, comme à peu d’occasions. Elle était coincée, elle ne pouvait pas se défendre… Elle allait craquer. Déjà ses yeux rouges se voilaient tandis que Kaos continuer de la rouer de coups de plus en plus violents… Son conscient la quittait.
- Kaos… commença Maykaël qui s’était levé et regardait à présent la scène d’un air étrange. Kaos ! KAOS !
Mais il était trop tard. Il y eut une violente explosion et le démon fut propulsé avec une force inouïe à l’autre bout de la tente, emportant plusieurs piquets dans sa chute. La toile s’affaissa sur quelques mètres et recouvrit les trois protagonistes dans un bruit de déchirement sinistre.
Rien ne bougea pendant quelques secondes, puis Kaos émergea, furieux. Il avait oublié. Il avait oublié le point fort de cette stupide démone contre lui. Emprisonnée par cet ordre de ne pas bouger qui la tenait immobile face à la mort, son esprit avait alors tout déconnecté. Kaos n’avait plus aucune emprise sur l’esprit d’Hystéria, car l’esprit d’Hystéria pour un temps n’était plus. Elle était une fois de plus entrée dans l’une de ses fameuses crises d’hystérie qui lui avaient valu son prénom et une certaine renommée. Sous la toile de tente affaissée s’était réveillée une créature féroce qui n’avait d’humain que le corps, et dont les cates n’étaient guidés que par son instinct meurtrier.
La toile de tente se déchira et Maykaël émergea à son tour. Son expression avait changé : il n’était plus ce gentleman Drow toujours à l’affût d’une conquête. Tournant son regard jaune vers Kaos, il lui lança d’un ton sec :
- Que ce passe-t-il ? Je veux des explications immédiatement !
- Vous feriez mieux de laisser tomber, Général Maykaël, répondit le démon avec tout autant de fierté. Vous en la connaissez pas ! Dans l’état où elle se trouve à présent, elle serait capable de réduire tout votre campement à un gros tas de cendres…
Comme pour appuyer cette affirmation, la démone jaillit soudain dans un hurlement, ses deux grandes ailes rouges et sombres étendues des deux côtés de son dos, une expression carnassière sur le visage. Ses yeux flamboyaient d’une étrange façon, comme si les feux de l’enfer y brûlaient, et ses pupilles noires allongées comme celles d’un chat témoignaient de sa dangereuse démence.
Kaos poussa un juron et roula sur le côté juste à temps pour éviter une impressionnante boule de feu qui alla terminer sa course dans une tente voisine avec force dégâts. Le démon dégaina une épée qui étincela à la lueur de la lune, et sauta vers Hystéria avec un cri guerrier. La lame fusa et frappa violemment la succube au flanc gauche. Celle-ci tituba une seconde, puis, dans un élan de colère, bondit sur Kaos. Privée d’armes, elle s’accrocha sur son dos où elle planta les ongles dans la chair du démon avant d’enfoncer ses deux longues canines profondément dans sa carotide. Un filet de sang gicla, et Kaos, hurlant de rage et de douleur, s’arquebouta avant de l’attraper par les cheveux et de la décrocher de son propre dos meurtri. Il l’envoya fuser dans un piquet de la tente qui acheva alors de s’effondrer.
Maykaël assistait à la scène un peu sur le côté, les sourcils froncés. Que fabriquait donc Kaos ? Il allait sérieusement lui abîmer la démone… Autour du général, quelques soldats attirés par le bruit et le feu s’étaient regroupés, public d’un combat appelé à dégénérer si on le l’arrêtait pas.
Un fouet claqua dans l’air. Hystéria cria et se retourna, furieuse, pour soutenir le regard jaune posé sur elle. Maykaël le savait. La seule façon de vaincre un animal sauvage aux pouvoirs déconcertants, c’était de le dompter. Et c’était ce qu’il allait faire. Debout de toute sa hauteur au milieu des ruines de la tente, il caressait son long fouet de cuir, l’air insolent. Ses cheveux immaculés étaient détachés et volaient doucement derrière lui dans la brise nocturne. Un instant, un silence de mort s’effondra sur le campement, alors que tous les soldats s’étaient rassemblés autour du champ de bataille improvisé.
Un nouveau claquement de fouet mit le feu aux poudres. Hystéria se redressa à son tour et se mit à courir tête baissée vers Maykaël, détournant définitivement son attention de Kaos qui s’était mis en retrait, attendant de voir comment s’en tirerait le Général Drow. Celui ci donna un coup plus violent que les deux précédentes fois et se recula d’un pas, tandis que la démone s’arrêtait sous l’effet de cette nouvelle douleur. Elle lui lança un regard meurtrier et se mit à tourner en rond, comme une bête en cage, ne le quittant pas des yeux. Ce manège dura quelques instants, puis, sans crier gare, Hystéria bondit une nouvelle fois, les deux bras tendus devant elle, s’apprêtant à lancer une gerbe de feu. Plus rapide et agile que cet animal guidé par son seul instinct, Maykaël bondit alors de côté, faisant claquer son fouet qui alla solidement s’enrouler autour des poignets de la démone, puis la tira d’un coup sec vers lui. Hystéria perdit l’équilibre et culbuta vers l’avant, ce qui eut pour effet de dévier la trajectoire de la gerbe de feu. Celle-ci alla se perdre dans la toile de tente au sol, qui s‘embrasa rapidement, éclairant l’assistance des guerriers de son éclat orangé. Maykaël libéra la longue lanière de cuir des minces poignets de la succube et frappa plusieurs fois pour qu’elle se relevât et fît face.
La lutte dura ainsi plusieurs heures, presque jusqu’à l’aube, sans que les coups de fouet ne diminuassent d’intensité. Peu à peu, Maykaël sentait la démone perdre de la force, commencer à fatiguer. Il réussit à la coincer entre le bureau retourné et un des morceaux encore en place du grand lit à baldaquin. Il n’y avait plus d’issue possible pour la succube. Blottie dans ce coin, elle regardait de ses yeux de feu le Drow s’avancer doucement, comme on s‘approche pour caresser un chat apeuré. Pas à pas, Maykaël réduisait la distance qui le séparait de sa récompense, le fouet prêt à frapper serré dans sa main droite, la main gauche tendue devant lui. Quand ses doigts entrèrent en contact avec la peau brûlante de la démone, celle ci frissonna mais ne ronchonna pas. Elle avait cédé. Il avait gagné. Hystéria ferma les yeux et se laissa glisser sur le sol, épuisée. Sa poitrine se soulevait et se baissait en cadence sous le regard glorieux du général Drow.
Se tournant vers un des gardes qui surveillait l’ancienne entrée de la tente dévastée, il ordonna, un air pervers sur le visage :
- Disperse les troupes, personne n’a rien à faire ici. J’ai encore beaucoup à faire aveec cette demoiselle

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