CHAPITRE XIV_ Au Dragon Brûlé.
L’auberge était pleine à craquer, ce soir-là. Des hommes, quelques elfes, une poignée de sorciers blancs… Tous venus en quête de quelque chose, peut-être une information, n’importe quoi à propos de la prise du pouvoir, ou plus largement : de ce qu’il se passait à Twotf. De nombreux potins circulaient sur Capricorn, on disait qu’il était une créature immonde et sanguinaire. Ce personnage n’était pas très connu, il n’avait jamais vraiment attiré l’attention, sauf pour quelques quidams qui l’avaient regardé dans les yeux avant de frissonner. Certains racontaient même qu’un mal s’était tapi dans le désert rouge, aux portes de Pyrathia…
Le Dragon Brûlé, auberge la plus importante et connue de Twotf, se trouvait tout contre Carlotta, mais non protégée par les remparts de la vieille ville. C’était un lieu de transit entre les gens de la capitale et les « autres », les Elfes des forêts de l’Est, les habitants de la vallée du centre et de Wizardend, au Sud. L’endroit comprenait quelques chambres, une salle de bal, un restaurant, un jardin, une terrasse couverte d’un toit vitré, et même une garderie. Sans bien sûr oublier la pièce principale sur laquelle donnait l’entrée : le bar. La pièce, en forme d’un large boomerang, était occupée d’une petite estrade au fond, sur laquelle jouait un orchestre de musique celtique qui avait grand mal à couvrir le brouhaha des conversations. Un peu partout siégeaient tables et tabourets de bois poli par le temps et les utilisations, ainsi qu’était le bar qui occupait un mur entier de la pièce. Le tout était éclairé par trois grandes cheminées et des chandelles à moitié fondues, dans une atmosphère moite et un peu étouffante due à la foule.
Maestro essuya son front d’où perlaient de nombreuses gouttes de sueur avant de plonger quelques chopes sales dans un sceau d’eau à la propreté douteuse. Heureusement qu’il avait engagé nouvellement quelqu’un pour l’aider, car s’il avait dû en plus s’occuper du restaurant ce soir là, il ne savait pas lui-même comment il s’en serait sorti. Tout ce monde ! Et quelle tension !… A cause de la prise du pouvoir, toutes ces lois anti-démoniaques… Cela allait lui faire perdre une belle partie de sa clientèle, mais au contraire, depuis trois jours, tout le monde semblait s’être réfugié chez lui, à l’affût de la moindre information complémentaire qu’ils n’auraient pu lire dans la « Gazette de Carlotta ». Rien de plus qu’une feuille de chou, selon lui.
Il regarda d’un air vide un nouvel arrivant pousser la porte du bar. C’était un jeune homme, mince et élancé, le visage recouvert par une capuche vert sombre. Il était plutôt inhabituel de croiser ce genre de personnage par les temps qui couraient. Il fut une époque où Maestro en voyait tous les jours, des hommes mystérieux ou des démons, s’asseoir comme tout le monde à une table et commander de l’alcool. Mais là… Tout était différent.
L’homme se glissa à travers la salle sans attirer le moindre regard, comme invisible, et frôlant à peine les autres clients en se faufilant entre les tables. Il s‘échoua finalement devant le bar et se percha sur une chaise, posant une main devant lui pour passer commande.
Maestro s’approcha.
- Vous désirez ? demanda-t-il d’une voix neutre, reposant quelques chopes sur l’étagère derrière lui.
Maestro n’avait pas envie de sourire, ce soir-là. Il était fatigué, contrarié, toujours aussi seul, et avait distribué bien trop de rires et de compliments. D’ailleurs il commençait à être tard et il allait falloir qu’il vide la salle s’il espérait pouvoir dormir quelques heures avant la réouverture au matin.
- Eh alors, Maître nain ? Où est passée votre légendaire jovialité, pour une si vieille connaissance ?
Il sursauta violemment, laissant tomber la chope qu’il était en train de ranger, qui alla se briser au sol en mille éclats. Cette voix… Un timbre très particulier, à la fois doux et profond, féminin ! Relevant la tête, il se retint de s’exclamer en détaillant le visage de la personne qui se tenait devant lui. Le « jeune homme » avait ôté sa capuche, révélant un visage bien connu au tenancier. Des yeux vert sombre et brillants comme les étoiles, un visage fin et pâle, encadré par une cascade de longs cheveux argentés, cet air d’insolence sur une si jolie face !
- Morganne ! s’étouffa-t-il, les yeux ronds.
- Oui, c’est bien moi ! murmura la jeune femme. Mais chut, soyez discret. Je viens ici incognito, je ne tiens pas à me faire trop remarquer. Comment allez vous ?
- Je… je vais bien ! bredouilla Maestro. Mais…Oh, cela doit faire près de quinze ans que je ne vous ai pas vu ! Dame Morganne, que venez-vous faire par chez moi par les temps qui courent, ainsi déguisée ?
- Je voudrais vous parler, Maestro. Serait-il possible de… D’aller ailleurs ?
Maestro hocha la tête. Il était tellement abasourdi par l’arrivée soudaine de Morganne ! Cette fée, toute une époque pour lui… Il se rappela avec nostalgie le jour où il était arrivé à Twotf, quelques trois cents ans auparavant, quittant tout juste la mine de ses parents pour se jeter aveuglément dans un monde tout à fait inconnu sur la prière d’une princesse bien trop jeune et chétive…Puis Morganne, puis Laar, et tant d’autres, tant d’autres ! Tous ces anciens, la plupart disparus, témoignages d’un âge d’or révolu. Lui, pauvre nain qui commençait à se faire vieux, la barbe blanchie par le temps qui passe, n’avait rien à dire sur la politique de ce pays. Pourtant il en voyait passer des gens, des idées, des opinions ! Et il avait eu le temps de s’en faire une sur les nouveaux régimes successifs, caché sous son sourire trop faux et une bonne humeur qui se tarissait d’années en années. Lui-même ne supportait pas ce racisme exacerbé. Qui était ce Capricorn pour pouvoir prétendre à déclamer les démons comme une race inférieure à exterminer ? Laar était l’homme le plus vénérable qu’il ait rencontré. Sous ses airs d’adolescent éternel, il avait un cœur en or et l’avait plusieurs fois sorti de ce mauvais pas. Et il n’était pas le seul démon d’exception.
Il regarda Morganne dans les yeux et jeta un coup d’œil à la salle du bar. Safrane s’occupait des clients, le restaurant s’était vidé… Il se glissa hors de son poste derrière le comptoir et fit signe à la fée de le suivre. Ils entrèrent tous deux dans une petite salle très rustique et étrangement calme. Il y avait des petits poufs, une table basse et un tas de cubes en bois écroulé par terre. De la grande fenêtre, on pouvait voir les lumières de Carlotta vaciller dans la nuit, et même au loin les sombres pics de Pyrathia. C’était la garderie pour les plus petits, vide à cette heure avancée.
La femme enleva totalement sa cape et secoua ses longs cheveux d’argent. Puis reportant son attention sur le nain, elle lui sourit et déclara :
- Je suis heureuse de vous revoir, Maestro ! J’ai grand besoin de votre aide.
- Mon cœur se réjouit de même ! Cela faisait si longtemps… Que puis-je pour vous ?
Les yeux de la fée brillèrent tandis qu’elle regardait Maestro. Elle semblait chargée d’ambition et de volonté…
- Vous êtes au courant de ce qui arrive ces derniers temps, n’est ce pas ? demanda-t-elle.
- Je suis l’homme le plus au courant de Twotf, Dame Morganne ! Si vous voulez parler de ce Capricorn, oui, je suis au courant, et j’en sais beaucoup, un peu de tout ce que les gens parlent, ici… Ils ne sont pas très discrets, et les idées se répandent vite.
- Alors vous comprenez le bran le bas de combat qui s’organise à Pyrathia… continua Morganne. J’ai besoin de votre aide… Allons droit au but : j’aimerais que vous me fassiez passer à Carlotta incognito et que vous m’aidiez à trouver une place quelque part dans le nouveau gouvernement, n’importe où, mais le plus prêt possible de Capricorn.
Il y eut un moment de flottement où personne ne dit rien. Maestro resta debout, les bras ballants le long du corps, regardant la jeune femme avec un drôle d’air. Puis, finalement il sembla se réveiller et fit un non catégorique de la tête.
- Ah ! Ca non, ça je ne peux pas ! s’exclama Maestro, se renfrognant. En vous voyant arriver, mon cœur s’est empli de joie, mais là, je dois avouer que vous me surprenez grandement ! Je crains que ce que vous me demandez est bien au-dessus de mes volontés ! Non, non, et non ! Ecoutez, Morganne… Je suis un nain sans histoire, je ne tiens vraiment pas à me faire des ennuis.
Morganne soupira et s’approcha de Maestro à pas feutrés. Elle posa une de ses belles mains blanches sur l’épaule crasseuse du nain et le regarda dans les yeux, un sourire doux aux lèvres. Elle hocha la tête et tenta de le résonner.
- Maestro, je vous en prie ! Tout le monde vous connaît ici, et vous êtes connu de tout Twotf !
- …Ce qui ne veut pas dire que tout le monde m’apprécie, et que j’apprécie le monde entier ! la coupa le nain.
- Enfin, regardez donc autour de vous ! Mon rôle est primordial. Des milliers et des milliers de démons vont périr, Maestro. Le voudriez-vous ? Vous êtes tout comme moi, tout comme nous tous, révolté contre ces amendements. Les affiches placardées partout ne peuvent passer inaperçues. Vous DEVEZ m’aider, vous devez nous aider… Faites-le pour moi, pour Laar…
- Vous ne semblez pas comprendre, Morganne ! J’ai une place, et je dois rester à celle qui est la mienne. J’ai un travail, une image à garder, une clientèle à assouvir…
- Et vous avez vos anciens amis… Il faut vous dire que votre aide permettrait au peuple démoniaque de se libérer d’un tyran raciste et cruel. Personne n’en saurait rien !
- Mais pourtant, si ! Si je demande à une connaissance de vous engager au gouvernement, et que vous êtes démasquée trop tôt, vous rendez-vous compte de ce que je risque ? s’écria Maestro, qui avait commencé à faire les cent pas dans la pièce.
- Je n’échouerai pas ! l’assura Morganne, le regardant s’agiter dans tous sens. M’avez-vous déjà vu échouer ? S’il ne tient qu’à ça, Nocturn pourrait s’occuper de votre protection en cas de faux pas de ma part… Elle est redoutable ! Je vous en prie, Maestro ! Il me serait impossible de me rapprocher de Capricorn sans votre aide…
Le Maître nain soupira longuement et profondément, se laissa tomber sur un des poufs destinés aux enfants, et se prit la barbe dans les mains, fermant les yeux. Il haussa les épaules et finit par céder.
- Soit. Je vous aiderai.
Morganne sourit et lui releva la tête, avant de sortir de sa sacoche de cuir deux grosses bouteilles de forme inégale, l’une ronde avec un haut goulot, l’autre allongée, fermées toutes deux par un sceau de cire rouge sombre représentant un cygne, les deux ailes ouvertes et le cou formant une belle arabesque. Maestro ouvrit des yeux ronds et prit délicatement les bouteilles dans ses doigts boudinés, bouche bée.
- Mais c’est…
- De l’hydromel de Pyrathia…acheva Morganne. Hystéria est fière de vous en faire parvenir deux bouteilles, en guise de remerciement. Elles viennent d’être sorties de la cave du Gai Tripot, garanties succulentes !
- Vous n’étiez pas obligée… balbutia le nain, admirant les bouteilles, les yeux brillants.Le meilleur du monde !
Il l’avait longtemps cherchée, cette boisson ! De l’hydromel du Gai Tripot, l’auberge abandonnée de Pyrathia. Il croyait ce nectar perdu à jamais, mais en fait, il n’en était rien. C’était le plus beau cadeau de remerciement qu’on eût pu lui faire !
Il reprit vite ses esprit et se releva soudain, posant les deux bouteilles sur la cheminée derrière lui avant de sortir un morceau de parchemin et un fusain de sa poche, sur lequel il griffonna quelques mots avant de signer. Il tendit enfin la feuille à Morganne et déclara :
- Vous pourrez facilement vous introduire dans l’enceinte de la citée. Vous êtes une fée, vous n’aurez aucun mal à vous faire passer pour une elfe ! Cachez cependant toutes forme de magie des yeux des gardes. Même si les mages sont tolérés, ils sont très mal vus, là-bas. Rendez-vous ensuite au Palais des conseils, le bâtiment en briques rouges de Carlotta Sud. Là bas, demandez Undomiel. Donnez-lui ce papier et expliquez-lui vos compétences, elle vous trouvera un travail à la Chambre Pourpre, en tout cas le plus prêt possible de Capricorn. C’est tout ce que je peux faire pour vous, Morganne.
- C’est bien assez pour moi ! Au nom des Cygnes Rouges, je vous remercie, Maestro !
La jeune femme s’inclina alors, et, fourrant le parchemin dans sa poche, attrapa la cape qu’elle jeta sur ses épaules avant de tourner les talons et de disparaître, un sourire étirant ses belles lèvres.
Le Dragon Brûlé, auberge la plus importante et connue de Twotf, se trouvait tout contre Carlotta, mais non protégée par les remparts de la vieille ville. C’était un lieu de transit entre les gens de la capitale et les « autres », les Elfes des forêts de l’Est, les habitants de la vallée du centre et de Wizardend, au Sud. L’endroit comprenait quelques chambres, une salle de bal, un restaurant, un jardin, une terrasse couverte d’un toit vitré, et même une garderie. Sans bien sûr oublier la pièce principale sur laquelle donnait l’entrée : le bar. La pièce, en forme d’un large boomerang, était occupée d’une petite estrade au fond, sur laquelle jouait un orchestre de musique celtique qui avait grand mal à couvrir le brouhaha des conversations. Un peu partout siégeaient tables et tabourets de bois poli par le temps et les utilisations, ainsi qu’était le bar qui occupait un mur entier de la pièce. Le tout était éclairé par trois grandes cheminées et des chandelles à moitié fondues, dans une atmosphère moite et un peu étouffante due à la foule.
Maestro essuya son front d’où perlaient de nombreuses gouttes de sueur avant de plonger quelques chopes sales dans un sceau d’eau à la propreté douteuse. Heureusement qu’il avait engagé nouvellement quelqu’un pour l’aider, car s’il avait dû en plus s’occuper du restaurant ce soir là, il ne savait pas lui-même comment il s’en serait sorti. Tout ce monde ! Et quelle tension !… A cause de la prise du pouvoir, toutes ces lois anti-démoniaques… Cela allait lui faire perdre une belle partie de sa clientèle, mais au contraire, depuis trois jours, tout le monde semblait s’être réfugié chez lui, à l’affût de la moindre information complémentaire qu’ils n’auraient pu lire dans la « Gazette de Carlotta ». Rien de plus qu’une feuille de chou, selon lui.
Il regarda d’un air vide un nouvel arrivant pousser la porte du bar. C’était un jeune homme, mince et élancé, le visage recouvert par une capuche vert sombre. Il était plutôt inhabituel de croiser ce genre de personnage par les temps qui couraient. Il fut une époque où Maestro en voyait tous les jours, des hommes mystérieux ou des démons, s’asseoir comme tout le monde à une table et commander de l’alcool. Mais là… Tout était différent.
L’homme se glissa à travers la salle sans attirer le moindre regard, comme invisible, et frôlant à peine les autres clients en se faufilant entre les tables. Il s‘échoua finalement devant le bar et se percha sur une chaise, posant une main devant lui pour passer commande.
Maestro s’approcha.
- Vous désirez ? demanda-t-il d’une voix neutre, reposant quelques chopes sur l’étagère derrière lui.
Maestro n’avait pas envie de sourire, ce soir-là. Il était fatigué, contrarié, toujours aussi seul, et avait distribué bien trop de rires et de compliments. D’ailleurs il commençait à être tard et il allait falloir qu’il vide la salle s’il espérait pouvoir dormir quelques heures avant la réouverture au matin.
- Eh alors, Maître nain ? Où est passée votre légendaire jovialité, pour une si vieille connaissance ?
Il sursauta violemment, laissant tomber la chope qu’il était en train de ranger, qui alla se briser au sol en mille éclats. Cette voix… Un timbre très particulier, à la fois doux et profond, féminin ! Relevant la tête, il se retint de s’exclamer en détaillant le visage de la personne qui se tenait devant lui. Le « jeune homme » avait ôté sa capuche, révélant un visage bien connu au tenancier. Des yeux vert sombre et brillants comme les étoiles, un visage fin et pâle, encadré par une cascade de longs cheveux argentés, cet air d’insolence sur une si jolie face !
- Morganne ! s’étouffa-t-il, les yeux ronds.
- Oui, c’est bien moi ! murmura la jeune femme. Mais chut, soyez discret. Je viens ici incognito, je ne tiens pas à me faire trop remarquer. Comment allez vous ?
- Je… je vais bien ! bredouilla Maestro. Mais…Oh, cela doit faire près de quinze ans que je ne vous ai pas vu ! Dame Morganne, que venez-vous faire par chez moi par les temps qui courent, ainsi déguisée ?
- Je voudrais vous parler, Maestro. Serait-il possible de… D’aller ailleurs ?
Maestro hocha la tête. Il était tellement abasourdi par l’arrivée soudaine de Morganne ! Cette fée, toute une époque pour lui… Il se rappela avec nostalgie le jour où il était arrivé à Twotf, quelques trois cents ans auparavant, quittant tout juste la mine de ses parents pour se jeter aveuglément dans un monde tout à fait inconnu sur la prière d’une princesse bien trop jeune et chétive…Puis Morganne, puis Laar, et tant d’autres, tant d’autres ! Tous ces anciens, la plupart disparus, témoignages d’un âge d’or révolu. Lui, pauvre nain qui commençait à se faire vieux, la barbe blanchie par le temps qui passe, n’avait rien à dire sur la politique de ce pays. Pourtant il en voyait passer des gens, des idées, des opinions ! Et il avait eu le temps de s’en faire une sur les nouveaux régimes successifs, caché sous son sourire trop faux et une bonne humeur qui se tarissait d’années en années. Lui-même ne supportait pas ce racisme exacerbé. Qui était ce Capricorn pour pouvoir prétendre à déclamer les démons comme une race inférieure à exterminer ? Laar était l’homme le plus vénérable qu’il ait rencontré. Sous ses airs d’adolescent éternel, il avait un cœur en or et l’avait plusieurs fois sorti de ce mauvais pas. Et il n’était pas le seul démon d’exception.
Il regarda Morganne dans les yeux et jeta un coup d’œil à la salle du bar. Safrane s’occupait des clients, le restaurant s’était vidé… Il se glissa hors de son poste derrière le comptoir et fit signe à la fée de le suivre. Ils entrèrent tous deux dans une petite salle très rustique et étrangement calme. Il y avait des petits poufs, une table basse et un tas de cubes en bois écroulé par terre. De la grande fenêtre, on pouvait voir les lumières de Carlotta vaciller dans la nuit, et même au loin les sombres pics de Pyrathia. C’était la garderie pour les plus petits, vide à cette heure avancée.
La femme enleva totalement sa cape et secoua ses longs cheveux d’argent. Puis reportant son attention sur le nain, elle lui sourit et déclara :
- Je suis heureuse de vous revoir, Maestro ! J’ai grand besoin de votre aide.
- Mon cœur se réjouit de même ! Cela faisait si longtemps… Que puis-je pour vous ?
Les yeux de la fée brillèrent tandis qu’elle regardait Maestro. Elle semblait chargée d’ambition et de volonté…
- Vous êtes au courant de ce qui arrive ces derniers temps, n’est ce pas ? demanda-t-elle.
- Je suis l’homme le plus au courant de Twotf, Dame Morganne ! Si vous voulez parler de ce Capricorn, oui, je suis au courant, et j’en sais beaucoup, un peu de tout ce que les gens parlent, ici… Ils ne sont pas très discrets, et les idées se répandent vite.
- Alors vous comprenez le bran le bas de combat qui s’organise à Pyrathia… continua Morganne. J’ai besoin de votre aide… Allons droit au but : j’aimerais que vous me fassiez passer à Carlotta incognito et que vous m’aidiez à trouver une place quelque part dans le nouveau gouvernement, n’importe où, mais le plus prêt possible de Capricorn.
Il y eut un moment de flottement où personne ne dit rien. Maestro resta debout, les bras ballants le long du corps, regardant la jeune femme avec un drôle d’air. Puis, finalement il sembla se réveiller et fit un non catégorique de la tête.
- Ah ! Ca non, ça je ne peux pas ! s’exclama Maestro, se renfrognant. En vous voyant arriver, mon cœur s’est empli de joie, mais là, je dois avouer que vous me surprenez grandement ! Je crains que ce que vous me demandez est bien au-dessus de mes volontés ! Non, non, et non ! Ecoutez, Morganne… Je suis un nain sans histoire, je ne tiens vraiment pas à me faire des ennuis.
Morganne soupira et s’approcha de Maestro à pas feutrés. Elle posa une de ses belles mains blanches sur l’épaule crasseuse du nain et le regarda dans les yeux, un sourire doux aux lèvres. Elle hocha la tête et tenta de le résonner.
- Maestro, je vous en prie ! Tout le monde vous connaît ici, et vous êtes connu de tout Twotf !
- …Ce qui ne veut pas dire que tout le monde m’apprécie, et que j’apprécie le monde entier ! la coupa le nain.
- Enfin, regardez donc autour de vous ! Mon rôle est primordial. Des milliers et des milliers de démons vont périr, Maestro. Le voudriez-vous ? Vous êtes tout comme moi, tout comme nous tous, révolté contre ces amendements. Les affiches placardées partout ne peuvent passer inaperçues. Vous DEVEZ m’aider, vous devez nous aider… Faites-le pour moi, pour Laar…
- Vous ne semblez pas comprendre, Morganne ! J’ai une place, et je dois rester à celle qui est la mienne. J’ai un travail, une image à garder, une clientèle à assouvir…
- Et vous avez vos anciens amis… Il faut vous dire que votre aide permettrait au peuple démoniaque de se libérer d’un tyran raciste et cruel. Personne n’en saurait rien !
- Mais pourtant, si ! Si je demande à une connaissance de vous engager au gouvernement, et que vous êtes démasquée trop tôt, vous rendez-vous compte de ce que je risque ? s’écria Maestro, qui avait commencé à faire les cent pas dans la pièce.
- Je n’échouerai pas ! l’assura Morganne, le regardant s’agiter dans tous sens. M’avez-vous déjà vu échouer ? S’il ne tient qu’à ça, Nocturn pourrait s’occuper de votre protection en cas de faux pas de ma part… Elle est redoutable ! Je vous en prie, Maestro ! Il me serait impossible de me rapprocher de Capricorn sans votre aide…
Le Maître nain soupira longuement et profondément, se laissa tomber sur un des poufs destinés aux enfants, et se prit la barbe dans les mains, fermant les yeux. Il haussa les épaules et finit par céder.
- Soit. Je vous aiderai.
Morganne sourit et lui releva la tête, avant de sortir de sa sacoche de cuir deux grosses bouteilles de forme inégale, l’une ronde avec un haut goulot, l’autre allongée, fermées toutes deux par un sceau de cire rouge sombre représentant un cygne, les deux ailes ouvertes et le cou formant une belle arabesque. Maestro ouvrit des yeux ronds et prit délicatement les bouteilles dans ses doigts boudinés, bouche bée.
- Mais c’est…
- De l’hydromel de Pyrathia…acheva Morganne. Hystéria est fière de vous en faire parvenir deux bouteilles, en guise de remerciement. Elles viennent d’être sorties de la cave du Gai Tripot, garanties succulentes !
- Vous n’étiez pas obligée… balbutia le nain, admirant les bouteilles, les yeux brillants.Le meilleur du monde !
Il l’avait longtemps cherchée, cette boisson ! De l’hydromel du Gai Tripot, l’auberge abandonnée de Pyrathia. Il croyait ce nectar perdu à jamais, mais en fait, il n’en était rien. C’était le plus beau cadeau de remerciement qu’on eût pu lui faire !
Il reprit vite ses esprit et se releva soudain, posant les deux bouteilles sur la cheminée derrière lui avant de sortir un morceau de parchemin et un fusain de sa poche, sur lequel il griffonna quelques mots avant de signer. Il tendit enfin la feuille à Morganne et déclara :
- Vous pourrez facilement vous introduire dans l’enceinte de la citée. Vous êtes une fée, vous n’aurez aucun mal à vous faire passer pour une elfe ! Cachez cependant toutes forme de magie des yeux des gardes. Même si les mages sont tolérés, ils sont très mal vus, là-bas. Rendez-vous ensuite au Palais des conseils, le bâtiment en briques rouges de Carlotta Sud. Là bas, demandez Undomiel. Donnez-lui ce papier et expliquez-lui vos compétences, elle vous trouvera un travail à la Chambre Pourpre, en tout cas le plus prêt possible de Capricorn. C’est tout ce que je peux faire pour vous, Morganne.
- C’est bien assez pour moi ! Au nom des Cygnes Rouges, je vous remercie, Maestro !
La jeune femme s’inclina alors, et, fourrant le parchemin dans sa poche, attrapa la cape qu’elle jeta sur ses épaules avant de tourner les talons et de disparaître, un sourire étirant ses belles lèvres.

0 Comments:
Post a Comment
Subscribe to Post Comments [Atom]
<< Home