Thursday, June 30, 2005

CHAPITRE XVII_ Garde du corps

- Et donc, vous êtes une Elfe, c’est bien cela ? Rappelez-moi votre nom, je vous prie, redemanda distraitement Capricorn, griffonnant des notes sur un morceau de parchemin.

- Oui, une Elfe… Je m’appelle Morganne.

- Morganne ? C’est un nom de fée, ça…

- Ah non, je vous assure. Ce ne sont que des préjugés.

- Eh bien ! Il est heureux pour vous qu’Undomiel soit parvenue à me convaincre de vous prendre, sinon vous seriez restée à la porte. Je n’estime pas avoir besoin d’une garde du corps. Il m’est avis qu’un homme serait bien mieux pour cette fonction.

- Je peux vous assurer du contraire, Monsieur. Celui qui me tuera n’est pas né.

« Et bien sûr qu’Undo a insisté, crétin… J’cours pas après rester à côté de toi toute ma vie. », pensa Morganne, se retenant de serrer les poings et de sauter sur le tyran pour lui enfoncer ses bouts de papier dans les yeux.
La veille, elle avait suivi les conseils de Maestro et était partie à la recherche d’Undomiel, au Palais des conseils. Celle-ci, prenant connaissance de la mission de la fée, lui avait déniché un travail de garde du corps pour le compte de Capricorn. Dans cette nouvelle fonction, elle ne pouvait pas être plus près de l’homme ! Mais ce travail la dégoûtait profondément. Rien que le fait de penser qu’elle devait protéger un tel salaud lui donnait la nausée.

- Monsieur, si je peux me permettre…miauda une voix, à l’autre bout de la pièce.

Morganne se retourna en même temps que Capricorn relevait la tête de sa feuille, un air entre la surprise et le pincement sur le visage, pour regarder la secrétaire qui avait passé la tête dans l’embrasure de l’imposante porte.

- Oui, quoi ? demanda-t-il d’un air excédé, reposant la plume dans l’encrier avec précautions.

- Les ministres et les sénateurs vous attendent, Monsieur. Le conseil était fixé à seize heures, et cela fait trois quarts d’heure qu’il aurait dû débuter. Tout le monde s’impatiente…

- Peste soit des politiciens ! cracha l’albinos avant de se lever avec mauvaise humeur. Bon, vous, suivez-moi, ajouta-t-il à l’adresse de Morganne.

Elle se retint de lui lancer un regard noir dont elle avait le secret. Qui était-il, cet abruti, pour lui donner ainsi des ordres, à elle, la grande prêtresse d’Avalon, une des âmes les plus puissantes de tout Twotf ? Elle enrageait de ne pas pouvoir répliquer….
Finalement, elle resserra la ceinture de son katana autour de ses fines hanches et le suivit sans broncher, effleurant la pauvre secrétaire qui frémit sur son passage. Pas très bavard, le Capricorn ! Il avançait d’un pas rapide, sans dire un mot ni lui adresser le moindre regard. Un couloir qui semblait sans fin s‘étalait sous leurs pas, et le claquement des bottes de la fée se répercutait de façon régulière en échos contre le marbre blanc du sol. Morganne se rendit compte à quel point le temple était luxueux : les murs immaculés étaient ornés de tableaux aux cadres d’or, représentant les paysages variés de Twotf, des landes rouges de Pyrathia aux luxuriantes pentes de la vallée du centre, la première princesse de la lignée des Crystal, Yvan, le chef de la révolution, des scènes mythologiques… Sans compter les bustes de personnalités célèbres, les vases précieux sur leur piédestal, les trophées… Toute l’histoire de Twotf répartie sur les murs d’un couloir.

Tout à coup, Capricorn bifurqua vers une porte de métal sculpté et sortit une petite clé de sa poche, qu’il introduit dans la serrure. Il y eut trois déclics, et l’imposante masse pivota sur ses gonds sans un bruit, laissant le passage à un sombre corridor. L’albinos entra, Morganne sur ses talons, et referma la porte derrière eux. Alors une centaine de torches s’alluma d’un coup, révélant le singulier décor qui les entourait. Car c’était bien ainsi qu’on aurait pu le définir : un décor. Ou plutôt, des coulisses. Les gigantesques coulisses de l’amphithéâtre de la Chambre Pourpre… Sous leurs pieds, s’étalait un impressionnant dédale d’escaliers, de ponts de pierre assemblés avec complexité. Sur près de cinquante mètres de largeur et autant de hauteur, construit entre deux murs espacés de trois mètres à peine, l’immense échafaudage permettait l’accès aux balcons des ministres, petites niches dans la pierre du mur. Ces ouvertures répandaient une lueur venue de l’intérieur de la salle qui aidait les torches à éclairer l’espèce de couloir dans lequel les deux personnes se trouvaient, si mince et tellement profond.
Sans attendre son garde du corps, Capricorn emprunta une passerelle étroite, puis un escalier qui descendait dans les sombres profondeurs de l’étrange espace. Au bout de quelques instants de déambulation, il tourna une dernière fois, et Morganne, qui s’était habituée à la pénombre de l’endroit, dut plisser les yeux pour ne pas être éblouie. Alors qu’elle entrait à son tour sur le balconnet du Gardien, elle ne put réprimer un hoquet d’admiration devant le spectacle qui s’étendait tout autour d’elle.
L’amphithéâtre dépassait toutes les proportions d’elle avait pu lui imaginer : il était tout simplement titanesque. A une centaine de mètres devant elle s’étendaient les bureaux et larges fauteuils pourpres de tous les sénateurs, à peine une centaine, mais qui paraissaient au moins mille. De son point, la vue était époustouflante, et on croyait flotter sur un nuage au dessus de tous. Même les ministres sur leur balcon paraissaient insignifiants, comme de vulgaires insectes.

Leur arrivée fut saluée par un silence des plus complets. En un instant, tous les murmures se furent tus et les regards se braquèrent vers le grand albinos aux yeux dépareillés. C’était donc lui… Bien sûr, Capricorn, le ministre de l’intérieur, nouveau tyran de Twotf ! Et alors que le nouveau gouverneur prenait confortablement place dans le fauteuil qui était à présent sien, tous les sénateurs avaient relevé la tête. Un conseil fort agité était sur le point de débuter…

« La parole est accordée à Alpha, ministre de l’Economie et des Finances », annonça la voix féminine.

- Eh bien, Monsieur Capricorn, je crois que vous nous devez à tous certaines petites explications, vous ne croyez pas ? demanda ladite Alpha, une jeune elfe aux cheveux noirs et aux yeux d’un bleu limpide, d’une voix chargée d’ironie, fusillant l’albinos du regard depuis son balcon situé plusieurs mètres en contrebas.

Celui-ci réprima un bâillement, et, affalé dans son fauteuil, étira les lèvres d’un rictus inquiétant.

- Vous avez raison, très chère ! Je vais vous expliquer à tous ce qu’à présent je suis et ce que vous êtes, car je crois que le message est mal passé. Oh, bien sûr ce n’est pas votre faute, non. Il y a eu un… disons, un incident, quelques jours de cela. Et je crains que malheureusement que votre cher Adüstyo, Gardien estimé de nous tous, n’est plus en mesure d’assurer ses hautes fonctions. C’est pourquoi je vous prie de bien vouloir comprendre ma place à présent. Je commande. Vous exécutez. Vous voyez au fond, c’est très simple. Vous ne trouvez pas ?

Une rumeur indignée parcourut l’assemblée des sénateurs. Bien sûr, ils avaient compris bien longtemps de cela que Capricorn s’inscrivait en dictateur. Mais l’information était tellement énorme qu’elle n’avait pas réussi à passer. On voulait continuer de croire que le Gardien avait été collé au lit par une méchante blessure qu’il se serait faite par accident, et que le ministre de l’intérieur avait fait un amendement dans son dos, qui serait bien vite supprimé. Mais là… Les craintes avaient été mises à nues, et renforcées. Après plus d’un siècle de conseil et deux décennies de démocratie, c’était l’aire de l’absolu qui revenait…

- Vos réformes vont à l’encontre de la constitution ! hurla la voix de quelqu’un qui n’avait pas obtenu la parole, à gauche de l’hémicycle, couvrant un peu le brouhaha qui s‘était installé en quelques instants.

- Contre la constitution ? répéta Capricorn, hilare. Voyez-vous cela ! Mais savez-vous donc ce que j’ai à faire de la constitution, sénateurs ?

De ses mains blanches et osseuses, il saisit le livre posé sur son bureau. C’était un très bel ouvrage, d’une trentaine de centimètres de long sur autant de large, et épais comme un dictionnaire. Sa couverture de cuir pourpre était reliée d’or, et à l’intérieur, le texte calligraphié avait été écrit de la main même d’Yvan, à l’époque de la révolution.
Le regard véron de l’albinos s’illumina tandis qu’il brandissait le livre. Le silence se fit. Dans sa main gauche, il tenait un briquet. Comme dans un film, les pages s’embrasèrent, puis l’ouvrage en entier, attaquant en quelques instant le parchemin de taureau et le cuir de la couverture comme s’il s’était agi d’une simple feuille de papier. Puis, il le lança. Après un magnifique vol plané et une chute de près de trente mètres, le livre s’écrasa sur le sol en un feu d’artifice d’étincelles et de pages carbonisées.

Il y eut alors un silence de mort dans l’assemblée. Tous les regards étaient tournés vers le petit tas de cendres en contrebas, si insignifiant… Etait-ce donc cela, la démocratie ? Qu’un livre que l’on pouvait brûler en moins d’une minute ? Qu’une petite colline grise à ramasser au balai après les cérémonies ? Le monde s’effondrait.

- C’EST VOUS QU’IL FAUDRAIT BRÛLER VIF, ESPÈCE DE MALADE ! hurla tout à coup Océane, le ministre de la santé, brisant le silence.

Elle s’était levée d’un bon, un air de haine terrible sur le visage. Les mâchoires serrées, elle fixait Capricorn de son regard furieux, prête à lui sauter dessus pour l’étrangler.

- Sûrement ! jubila le tyran. Mais je crois que tu n’as rien compris, femme… Moi j’ordonne, et vous vous obéissez. Il n’y a pas d’explications à avoir. Et tous mes opposants seront supprimés, à commencer par vous tous si vous ne vous alignez pas !

Alors, tous les sénateurs se réveillèrent ensemble. Ils se levèrent et se mirent à hurler, huer et proférer de nombreuses menaces dans un incroyable capharnaüm. Leur masse compacte dévala l’amphithéâtre pour arriver à la scène, en contrebas.
Tous criaient, les ministres de leurs balcons, les sénateurs d’en bas, comme une mer déchaînée décidée à engloutir un îlot. Et dans sa loge, Capricorn les regardait d’un air méprisant, comme il méprisait le peuple.
Morganne était toujours à ses côtés, un peu en retrait derrière le fauteuil. Elle se prit à espérer que la marée humaine arrive jusqu’à eux et qu’elle tue ce détestable personnage… Au moins n’aurait-elle pas à s’abaisser pour le protéger.
Il se tourna vers elle et la fusilla du regard.

- Allons ! Fais ton boulot, qu’est ce que tu attends ?

Alors, à contre cœur et promettant qu’elle l’égorgerait de ses mains, elle s’avança à couvert. Les sénateurs avaient commencé à casser des tables pour en jeter des morceaux. Les copeaux d’ébène fusaient vers eux, et la fée les arrêtait, les bras tendus devant elle, et les renvoyait sur ses adversaires obligés. En effet, le port des armes était interdit à Carlotta, et quiconque était arrêté en possession d’arme blanche était destiné à finir ses jours dans les sombre cachots du pénitencier.


Soudain, un grand bruit attira l’attention de tous. La porte de la Chambre avait sauté de ses gonds, libérant une masse incroyable d’hommes en armes. Leurs uniformes pourpres étaient marqués du sceau de Twotf, ainsi que leurs boucliers. En un clin d’œil, ils étaient en bas et avaient encerclé les sénateurs en folie.

- Mes chers amis ! déclara Capricorn, levant les bras vers le ciel. Mes chers amis, c’est la fin d’une époque, et le début d’une autre ! Et j’ai bien peur que vous n’ayez votre place dans celle qui débute. Cependant, n’ayez crainte ! Votre fin sera sans douleur, car je sais voir une différence entre d’honnêtes humains et elfes et de vulgaires démons. A présent je dois vous dire adieu ! Le Twotf que vous avez connu n’est plus, vous ne devez plus être.

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