Thursday, June 30, 2005

CHAPITRE XVIII_ Les Catacombes.

- Nous en sommes à combien ? demanda Mystic à Nocturn en examinant une épée un peu rouillée.

- Eh bien, en comptant le groupe de démons de ce matin et les trois Elfes de Taur, cent quatre vingt-cinq exactement.

- Cent quatre vingt-cinq ? C’est peu… C’est trop peu !

Les deux jeunes femmes s’étaient installées dans l’armurerie du château, peut-être pour fuir quelque peu l’effervescence que connaissait l’Ordre en ces temps troublés. Chaque nuit, la lumière était allumée au sommet du donjon. Et chaque nuit, la forteresse grise attirait toujours plus de monde. L’avant-veille, douze personnes avaient frappé à la porte du château, seize la veille… Mais c’était une bien petite armée qui s’était constituée entre les murs épais de l’Ordre de Crystal. Pour la plupart, des démons de Pyrathia, créatures errantes en quête de but ayant de la haine à revendre envers le gouvernement, et puis quelques Elfes de Taur Lesgalen, des habitants de Wizardend, sans parler de la communauté de la vallée du centre et qui ne constituait pas une maigre partie de la population Twotfienne. Et tout ce petit monde avait élu domicile dans l’enceinte du château. Des tentes avaient été montées sur le champ derrière l’édifice, où avaient jadis eu lieu les épreuves d’admission à l’Ordre, surveillées et organisées par l’archevalière Hystéria. On avait installé les enfants et les mères quia avaient fui Carlotta à cause des nouvelles réformes dans la grande salle commune, où un grand bivouac avait été monté. Et chaque jour, leur nombre grandissait…

- Tu es dure, Mystic ! fit remarquer Nocturn. Cent quatre vingt-cinq guerriers en état de se battre, c’est tout de même pas mal !

- Mais nous n’avons aucune idée du nombre qu’ils sont, au désert rouge. Peut-être mille. Peut-être dix mille ! Hystéria n’est pas réapparue, je m’inquiète sur ce qu’elle est devenue. De plus, il nous faudra aussi des hommes pour libérer Carlotta de Capricorn.

- Carlotta n’est pas un souci. Quand Morganne aura trouvé le moment propice pour mettre Capricorn hors d’état de nuire, la milice sera à nos côtés. Et ça, ça fera un paquet d’hommes en plus !

Mystic soupira et reposa l’épée sur l’étagère avec les autres, puis elle se tourna vers Nocturn et hocha la tête.

- Nous n’avons pas suffisamment d’armes, en plus. J’ai compté les épées et autres lames. Tout au plus, il y en a pour une cinquantaine de personnes. Avec les prochains arrivages, nous serons totalement submergés. Tout le monde ne possède pas d’épée…

- Ce n’est pas un problème ! Nous n’avons qu’à nous en procurer, déclara Nocturn en se levant, faisant voleter sa longue chevelure noire. Nous avons dix mille écus dans la caisse de l’ordre ! Autant nous en servir, non ?

- Tu as raison. Tu sais si Cestor tient toujours boutique à la rue commerçante ?

- Non ! cela fait bien longtemps que son échoppe est désaffectée. A la révolution, il l’a quittée pour s’établir définitivement dans les catacombes de Carlotta. Elles sont facilement accessibles par les souterrains.

- Bien.

*

L’endroit était sombre et humide, comme il fallait s‘y attendre pour des catacombes. Sur chaque mur, s’entassaient, rangés en lignes, des centaines et des centaines de crânes humains, les orbites sombres et ouvertes sur l’éternité de la mort. Mystic avançait lentement, le regard parcourant l’étrange décor dans lequel elle avait atterri. Les catacombes de Twotf devaient être truffées de pièges en tous genre… Elle ne pouvait se détacher des murs de pierre humides, non pas par inquiétude, mais par pur esprit pratique : un piège était plus facile à désarçonner avant d’être enclenché, et il était utile de se garder en vie, au moins jusqu’à la bataille qui s‘annonçait, si elle devait avoir lieu. Mais il fallait encore voir contre qui. Contre les Drows postés à la frontière de Pyrathia ? Ou alors contre la milice et le gouvernement ? De toutes manières, il fallait se préparer. Et pour vaincre, il fallait déjà posséder des outils adéquats. Ce qui n’était pas encore le cas. Mais cela ne saurait tarder…

Mystic continua son avancée à travers les sombres catacombes, simplement éclairée d’une torche qui commençait à fatiguer ,et guidée par sa vue aiguisée. Elle sentait avec dégoût ses ailes frotter contre le plafond bas du couloir dans lequel elle se trouvait. Avait-elle encore beaucoup à marcher ? D’années en années, Cestor s’était enfoncé de plus en plus loin dans les profondeurs du sous-sol de la ville, fuyant la foule pour pratiquer son art à sa guise dans le calme. Mais cela n’attirait pas spécialement une foule de clients…Mystic avait déjà compté cinq kilomètres à travers le labyrinthe des catacombes jusqu’à présent. Combien allait-elle encore devoir en parcourir ?
Au détour du couloir, alors qu’elle avait renoncé à tenir sa torche qui avait achevé de se consumer, brûlant le bout des doigts de l’ange, son regard s’arrêta sur une lueur orangée qui partait d’une bifurcation creusée dans la roche. Prudente, elle tourna à son tour, suivant la courbe du couloir. Là, tout était mieux éclairé. De petites bougies brûlaient dans les crânes empilés aux murs, donnant à l’endroit un air assez effrayant. Mais Mystic n’était pas perturbée le moins du monde. Peu de choses dans sa vie avaient réussi à faire dresser les cheveux de sa nuque… Et ce n’était sûrement pas quelques crânes humains éclairés façon Halloween qui allaient prétendre à lui faire peur…
Elle continua son chemin du même pas décidé, et déboucha bientôt dans une salle incroyable. Elle était tout bonnement immense, aussi vaste qu’une église, et recouverte sur presque toute l’étendue de ses murs de pierre par des crânes et des ossements en tout genres. Sur le mur du fond, se dressait une étagère impressionnante, croulant sous un fatras incroyable d’épées, dagues, sabres, katanas, côtes de maille, et autres armes et protections. Une forge monumentale perçait la roche à droitd e la salle, et les feux de l’enfer semblaient y brûler. La chaleur se faisait ressentir, étouffante, de l’entrée de l’endroit, à tel point que dans un premier temps Mystic en eut le souffle coupé. Reprenant une bouffée d’air, elle s’avança dans l’immense salle, regardant un peu autour d’elle. Il ne semblait pas y avoir grand monde. Personne, en fait. Seul le bruit incessant du feu ronflant dans la forge se faisait entendre, et un cliquetis régulier dans le lointain. La belle ange fit quelques pas de plus et se rendit compte qu’elle s’était trompée. Sur un surplomb creusé dans le plafond hérissé de stalactites de la grotte, elle aperçut une large silhouette qui se mouvait en cadence, synchronisée avec les cliquetis. A mieux la regarder, il s’agissait d’un homme tenant dans sa main un marteau impressionnant qui faisait fuser nombre d’étincelles à chaque coup donné. L’homme ne semblait pas l’avoir remarquée.

Mystic décida qu’elle n’allait pas le déranger, et en profita pour faire le tour des équipements et examiner les armes. Les lames étaient parfaites, forgées dans un acier pur et luisant, qui semblait pouvoir résister à des siècles d’utilisation intense, de combats et de pluie. Elles étaient toutes alignées parfaitement, de la plus longue à la plus courte, et le feu ronflant de l’immense forge se reflétait dans le métal argenté, faisant miroiter les faces. L’ange avança la main et prit une arme de taille à peu près normale. Le poids était parfait, tout comme l’équilibre, et le tranchant était aiguisé avec soin. L’épée était ornée sur la garde de pierres précieuses pourpres et de fines gravures, qui témoignaient du coup de main de maître du forgeron.

- Je peux vous aider ?

Mystic sursauta et se retourna précipitamment pour faire face à un grand homme assez baraqué et qui la toisait en essuyant la sueur de son front d’une main à l’aide d’un mouchoir plus très blanc, et tenant un énorme marteau dans l’autre.

- Vous êtes Cestor, le forgeron ? finit-elle par demander d’une voix décidée.

- Celui-là même, répondit l’homme – Cestor – en jetant négligemment son mouchoir sur un établi de bois brut avant d’attraper une épée à moitié finie de commencer à la marteler à l’aide du marteau, ignorant royalement l’ange qui perdait pacience.

Mystic le suivit, les main sur les hanches. Se fichait-il d’elle ? Elle n’avait sûrement pas écumé les catacombes pour se faire tourner le dos de la sorte. Cela n’allait sûrement pas se passer comme ça, non. Elle se planta devant Cestor, qui, impassible, avait continué de marteler la lame rougeoyante de l’épée. Celui-ci ne releva pas le regard. Mais qu’avait-il, cet ermite-sous-cave, à renier le client ? Elle allait lui montrer, elle, à cet impoli…
Un « clang ! » plus puissant et clair que les autres avait retenti dans l’immense salle. Mystic, la belle épée encore dans les mains venait de frapper la lame de toutes ses forces en même temps que Cestor dans un jet d’étincelles. Le forgeron releva vers elle un regard noir.

- Que voulez-vous ? articula-t-il d’un voix sèche, dans un accent agréable.

- Je veux qu’on s’occupe de moi parce que je ne me suis pas tapée dix bornes dans les catacombes pour rien.

- Je crains que vous vous êtres adressée au mauvais endroit.

Mystic lui stoppa la main alors qu’il allait recommencer à marteler la lame, et le regarda droit dans les yeux.

- J’ai une commande à adresser. Vous n’étiez pas si renfermé, avant, Cestor. Vous étiez contre le désordre, pour la patrie… Il se trouve qu’à présent la patrie est en danger.

- Quel dommage. Les temps ont changé.

- Cestor ! Un tyran a pris possession de la Chambre, une armée dont le nombre de têtes nous est inconnu s’est posée aux portes de Pyrathia, un effroyable génocide a été organisé pour rayer définitivement la race des démons de la surface de Twotf…

- Certes ! la coupa le forgeron. Que puis-je donc faire pour vous ?

- Il me faudrait des armes, le même nombre de casques, et je n’ai que dix mille écus, acheva Mystic de la même voix décidée.

- Est-ce tout ? demanda le grand homme ironiquement.

Mystic fit la moue et haussa les épaules, puis un sourire mystérieux se dessina sur ses lèvres charnues.

- Je veux aussi que vous nous livriez à l’Ordre par les souterrains et que vous entraîniez mon armée, Cestor. J’ai besoin du meilleur.

Le forgeron se pencha vers Mystic en plissant les yeux et murmura :

- Et pourquoi devrais-je faire cela ?

- Je vous promets trois millions d’écus si vos armes et votre entraînement nous mènent à la victoire, argumenta Mystic.

- Gardez votre argent, je n’en ai cure. Ce problème ne me concerne pas. Twotf ne me concerne pas. Si je suis ici c’est pour être à l’abri de ce genre d’histoires. Allez-vous en.

L’ange soupira. Ce n’était pas gagné d’avance. Mais elle vaincrait. Elle avait toujours raison. Elle avait toujours vaincu. Cestor avait recommencé de frapper la lame avec force. Chaque coup de son marteau résonnait dans la salle et faisait jaillir des étincelles aussi rouges que le métal de la forge. Mystic regarda un instant le front de l’homme, plissé par l’effort et la concentration, éclairé de cette lumière diffuse et orangée des feux. Elle le savait, il ne cèderait pas. Pas plus qu’elle.

- Cestor, je voudrais que vous aussi vous cessiez. Il me semble que le client est roi, et que je mérite un peu plus d’attention que vous ne m’en donnez en ce moment. CESTOR !

Sa voix avait recouvert le brouhaha du marteau, et ses yeux gris flamboyaient. Cestor se releva alors de toute sa hauteur, ce qui n’était pas peu dire, et reposa son marteau à côté de l’imposante enclume.

- Vous êtes têtue, constata-t-il d’une voix neutre.

- Encore plus que vous ne le croyez. Encore plus que vous.

- Je ne me mêlerai pas de vos affaires, trancha-t-il.

- Ce sont les affaires de toute âme vivant à Twotf, Cestor. Si vous n’êtres pas avez nous, alors vous êtes avec eux. Et si vous êtes avec eux, vous êtes un ennemi de toute âme vivant à Twotf.

- Je ne suis avec personne, répondit-il en haussant les épaules.

- Il vous faut choisir un camp, déclara Mystic, la tête haute et les bras croisés. Je viens vous voir en vous laissant le choix. Eux, tôt ou tard, ne prendront pas cette peine, je peux vous l’assurer.

- Et ?… Et ?… J’ai vécu pire. Bien pire. Bien plus que vous, il m’est avis. Je me suis plus d’une fois battu de toute mon âme, et vous, en récapitulation, vous me proposez un marché : je vous fournis armes et conseils, je risque ma vie à découvert, je m’expose à une destruction pour…De l’argent ?

- Non. Pour la liberté. Pour la vie. Pour la gloire et le salut de Twotf.
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