CHAPITRE X_ Appel aux anciens.
- Tu m’aimes ?
- Bien sûr…
Le jeune Elfe aurait pu se délecter à ce moment là du langoureux baiser que lui avait offert la succube, mais il n’en fut rien. Son esprit était bien trop tourmenté.
- Tu n’as pas l’air d’aller bien… Que se passe-t-il ?
- Oh rien…j’ai juste un peu mal au cœur.
Il se leva et se rhabilla en vitesse, avant de se diriger vers la fenêtre pour respirer l’air froid de la nuit. Cette nuit qui allait être pour lui si décisive…
La fille s’était levée elle aussi, et avait passé ses bras autour de sa taille, posant la tête sur son épaule. Il frissonna. Le contact de sa peau était toujours si chaud… Il resta pensif un instant. Qui aurait cru qu’il tomberait amoureux d’elle ? Il avait été prévu l’inverse. Il mettait en péril les plans de la Venenum. Il avait tout raté. Pourtant les consignes avaient été claires : « tu ne t’attaches pas. Tu la séduis et tu fais ton boulot. » Mais ça ne s’était pas passé exactement comme ça.
- Si tu pouvais voir la nuit ! lui murmura-t-elle. Le ciel est d’un noir d’encre, et on peut voir toutes les étoiles ! Tu reverras un jour, je te le promets… Tu reverras !
- Je… Je vais me servir à boire, déclara-t-il en s’arrachant de l’étreinte de son amante. Tu veux quelque chose ?
- Du rhum, s’il te plait.
Sa main trembla quand il ouvrit l’armoire à boissons, dans la pièce voisine, et encore plus quand il versa dans le verre de rhum le contenu d’une fiole d’eau de mer fortement salée. Ils e servit un grand verre de wiskey qu’il avala cul sec, et apporta le sien à la succube.
Il transpirait. Il avait du mal à respirer.
Alors que, de son ouie d’Elfe, il entendait Yvan crier le signal d’attaque du château, et que la démonne portait la boisson à ses lèvres, il craqua.
- Non !
Il arracha le verre de la fille avant qu’elle n’aie pu en boire le contenu, et il alla se briser au sol.
- Mais enfin, qu’est ce qu’il te prend, Adüstyo ? cria la succube.
- L’armée de la Venenum a sonné la charge contre le château, Hystéria, ils seront là d’une minute à l’autre, et quand Yvan entrera dans cette pièce, je serai scensé t’avoir réduite en granit et avoir scellé tes yeux dans ce pendentif…
- Mais…
- C’est par eux que j’ai été envoyé. Dès que nous auront pris les Cygnes, nous nous attaqueront à Crystal. Je devais te séduire, Hystéria, mais je t’aime !
- Salaud…
*
Adüstyo se réveilla en sursaut. Depuis combien de temps n’avait-il pas fait ce rêve ? Hystéria recommençait à le hanter, depuis tant d’années où il avait été en repos…
- Ey ! Tu m’écoutes quand je te parle ?
L’Elfe sortit bien vite de ses pensées. Celle qui lui parlait était la fille qui avait déboulé chez Hystéria la veille. Etait-ce bien la veille ?
- Je… je vous demande pardon, bafouilla le Gardien en tentant de se redresser.
- Dis-moi sa température !
- Sa… Température ?…
- Le démon à côté ! T’es bigleux ou quoi ? s’exclama la fille.
Ne voulant pas ajouter de commentaire de peur de la rendre encore plus hostile, il chercha à tâtons l’homme qui devait être à ses côtés. Quelqu’un était effectivement étendu là, dont le ventre était entouré de bandages humides… de sang. Adüstyo posa la paume sur son torse nu, et la retira de suite. Se pouvait-il ?… Cette chaleur, la même que celle d’Hystéria, inoubliable ! Il réappliqua la main sur le cœur du démon : il n’y avait pas de doute.
- Alors ? pesta la fille, impatiente.
- Il est chaud.
- Il transpire ?
- Non, non ! Sa peau est sèche et chaude, précisa Adüstyo.
- Parfait…
Il y eut un chaos et le gardien fut propulsé contre une sorte de mur en bois. Il se rendit alors compte qu’il était assis dans une charrette en mouvement, vraisemblablement sur une route de terre, sûrement encore à Pyrathia.
Il se redressa et s’accrocha au rebord de pin pour être plus près de la conductrice.
- Qui est-ce ? demanda-t-il en montrant du doigt l’endroit où le démon était étendu.
- Laar.
- Laar ? Mais… vous êtes les deux démons en fuite ! s’écria Adüstyo.
- Suis pas un démon. Suis un ange. T’as vraiment du mal avec tes yeux, chéri. Et laisse-moi te dire que t’es sacrément mal barré, gardien. C’est mal choisi, Pyrathia, pour des vacances, et ne parlons pas de ta situation…
- Où est Hystéria ?
- Quelque part entre la folie et le sucide. On réveille pas les morts…
*
Hystéria chevauchait depuis l’aube. La voie des airs était bien trop dangereuse, bien trop voyante. Il fallait faire au plus vite et discret. Le Gardien blessé, fuyant Carlotta par des souterrains secrets… Ce n’était plus une question d’Adüstyo, à présent. Un de ses espions lui avait murmuré qu’un fléau se préparait en ville. Et ce n’était sûrement pas un bienfaiteur de Twotf, et encore moins des démons. Avec ce que Mystic lui avait relaté de l’assassinat de son clan par des mages de la milice, il fallait s’activer. Plus que tout, elle s’était réveillée au matin avec un étrange pressentiment qui avait porté son regard vers l’Ouest, au delà du désert rouge… Mais une tyrannie ne pouvait être envisageable. Il fallait l’arrêter.
En quelques heures, elle avait passé le col d’Iguel de la chaîne du centre qui touchait à Pyrathia, et traversé toute la vallée, jusqu’à l’ancien château de Crystal. Ses entrailles se nouèrent à la vue du palais, jadis si blanc et resplendissant, se ruinant à présent sur place. Et pourquoi avait-on troqué la royauté et les élus ? Pour une démocratie partielle et barbare ?
La succube détourna son regard de ces pierres grises, et fila, bride abattue, vers les forêts de l’Est. Elle longea une dizaine de minutes la lisière de Taur Lesgalen, forêt des Elfes et des créatures sylvestres, et arriva enfin en vue de Brocéliande. Le bois était si sombre ! Plus même que Wizardend au sud… Des arbres aux troncs noirs et tordus étendaient vers le ciel leur feuillage vert foncé, du lierre s’étendait au sol jusqu’à l’extérieur de la forêt, comme un poison coulant doucement par terre.
Le cheval gris d’Hystéria hennit et se cabra alors qu’il allait passer l’orée de Brocéliande. Un vent froid s’était levé, et déjà la terre vibrait, faisant trembler les feuilles des sombres arbres. La démone sauta de sa monture et lui frappa la croupe pour la faire partir, tandis qu’elle fixait l’intérieur des bois, les dents et les poings serrés.
- Sors de là, Morganne ! Ton stupide manège ne m’impressionne pas !
C’est alors que bondit de nulle part un énorme tigre blanc, toutes griffes dehors. Il partit en roulé-boulé avec Hystéria sur plusieurs dizaines de mètres, puis se redressa, lui faisant face. Ses yeux verts et brillants la fixaient indescriptiblement. Ceux d’Hystéria, rouge sang, soutenaient le regard perçant du tigre. Ils restèrent ainsi plusieurs secondes sans ciller. Puis soudain, l’animal sauta, prêt à la lacérer. Hystéria s’écrasa au sol, évitant le prédateur, et bondit sur ses pieds, les deux paumes en avant, prête à faire feu. Une énorme gerbe flamboyante jaillit alors de ses mains vers le tigre qui évita habilement l’attaque en bondissant sur le côté. Dans un rugissement magistral, il plaqua la démone au sol, sans qu’elle ne pût faire un mouvement. Ecrasée par l’énorme animal, elle ne pouvait plus bouger. Déjà elle sentait son souffle sur son visage… De puissantes griffes s’enfoncèrent dans son bras, lui arrachant un cri de douleur. Elle ne s’était plus battue depuis si longtemps… Hystéria se reprit. Oh non, elle n’allait pas se laisser faire ! Elle allait gagner le droit de s’exprimer, coûte que coûte, faire exploser toute cette furie qui sommeillait en elle depuis tant d’années…
D’un violent coup de boule, elle se libéra et se redressa avec une rapidité déconcertante. Profitant de l’étourdissement du tigre, elle envoya son pied nu dans ses flancs. L’animal encaissa avec un rugissement et donna un coup de griffe tout près du visage d’Hystéria, qui l’aurait coupée en quatre si elle ne s’était pas précipitamment poussée. Celle-ci attrapa la patte au vol et ne lâcha pas prise. Elle envoya le tigre se fracasser contre le sol quelques mètres plus loin. Reculant de quelques pas pour reprendre son souffle, elle regarda son singulier adversaire. Son regard flamboyait, ses longues griffes noires étaient profondément enfoncées dans le sol. La terre se remit à trembler, encore plus violement, et un formidable grondement s’éleva du sol… Ou était-ce des cieux ? Relevant la tête, Hystéria put voir avec effroi d’énormes nuages noirs se rapprocher. Elle fixa le tigre avec haine et dégaina de sa ceinture qui faisait deux fois le tour de sa taille un énorme couteau à la lame chauffée à blanc. Elle le lança de toute la force de son bras. L’arme fusa et alla finir sa course dans la patte avant de l’animal, qui sembla se retenir de broncher, pour ne pas cesser de se déconcentrer.
Hystéria ferma les yeux pour ne pas voir l’averse qui arrivait sur elle. Puis elle hurla. Elle hurla si fort que de des nuées d’oiseaux s’envolèrent de l’orée de Brocéliande. Tombant à genoux, elle se roula en boule, tandis que la pluie martelait son dos. Des volutes de vapeur s’élevaient de son corps meurtri. La température monta alors d’une façon étrange, très rapidement et fortement. L’eau tombait en torrent du ciel qui se vidait, et bouillait en arrivant au sol. Il faisait de plus en plus chaud. Un énorme nuage blanc s’était formé et cachait à présent Hystéria. L’herbe détrempée se consumait sur place…
Le tigre recula de quelques pas, tant l’air saturé était brûlant du côté du nuage de vapeur. Peu à peu, l’averse s’arrêta, et le ciel automnal redevint bleu. Seule sur la vallée, la masse de vapeur cachait la démone. Etait-elle morte ? L’animal s’avança avec précautions, et tenta de percer les volutes de fumée de son regard brillant. Rien ne bougeait. Un silence de mort s’était abattu sur la plaine. Même le vent était retombé, et ne faisait plus bruisser les feuilles des arbres.
Soudain, comme un éclair rouge, la succube surgie de nulle part fusa, et en un vol plané, le tigre alla s’écraser contre un vieux chêne.
Il tomba lourdement au sol où il resta étendu, sans connaissance. Hystéria se releva avec peine. Ses grandes ailes rouges et membraneuses étaient en lambeaux, sa peau écarlate des brûlures que provoquait l’eau sur elle. Elle se dirigea vers l’arbre où s’était fracassé le tigre, et découvrit sans surprise qu’à la place de l’animal c’était une jeune femme qui gisait au sol. Sa peau pâle ne rendait ses longs cheveux argentés que plus clairs encore. Elle était fine et élancée, et portait une longue robe noire fendue aux mollets, ainsi qu’une ceinture et de hautes bottes de cuir. Une croix celtique était accrochée à son mince cou.
Hystéria s’approcha de la silhouette étendue et regarda la jeune femme. Morganne… L’étoile de l’aube, rebelle et combattante, celle qui seul par le combat peut mourir, la fée indestructible, vénérable prêtresse de Brocéliande.
Un éclat argenté, et la démone dégaina un autre de ses impressionnants couteaux juste à temps pour contrer le coup de dague. Nez à nez, arme à arme, les deux femmes se regardaient dans les yeux, à qui foudroyerait son adversaire par la seule force de sa haine et de sa puissance.
- Tu n’as rien à faire ici ! cracha Morganne.
- Je suis venue au nom d’une ancienne amitié, répondit froidement Hystéria. J’ai grand besoin de ton aide.
- Bien sûr…
Le jeune Elfe aurait pu se délecter à ce moment là du langoureux baiser que lui avait offert la succube, mais il n’en fut rien. Son esprit était bien trop tourmenté.
- Tu n’as pas l’air d’aller bien… Que se passe-t-il ?
- Oh rien…j’ai juste un peu mal au cœur.
Il se leva et se rhabilla en vitesse, avant de se diriger vers la fenêtre pour respirer l’air froid de la nuit. Cette nuit qui allait être pour lui si décisive…
La fille s’était levée elle aussi, et avait passé ses bras autour de sa taille, posant la tête sur son épaule. Il frissonna. Le contact de sa peau était toujours si chaud… Il resta pensif un instant. Qui aurait cru qu’il tomberait amoureux d’elle ? Il avait été prévu l’inverse. Il mettait en péril les plans de la Venenum. Il avait tout raté. Pourtant les consignes avaient été claires : « tu ne t’attaches pas. Tu la séduis et tu fais ton boulot. » Mais ça ne s’était pas passé exactement comme ça.
- Si tu pouvais voir la nuit ! lui murmura-t-elle. Le ciel est d’un noir d’encre, et on peut voir toutes les étoiles ! Tu reverras un jour, je te le promets… Tu reverras !
- Je… Je vais me servir à boire, déclara-t-il en s’arrachant de l’étreinte de son amante. Tu veux quelque chose ?
- Du rhum, s’il te plait.
Sa main trembla quand il ouvrit l’armoire à boissons, dans la pièce voisine, et encore plus quand il versa dans le verre de rhum le contenu d’une fiole d’eau de mer fortement salée. Ils e servit un grand verre de wiskey qu’il avala cul sec, et apporta le sien à la succube.
Il transpirait. Il avait du mal à respirer.
Alors que, de son ouie d’Elfe, il entendait Yvan crier le signal d’attaque du château, et que la démonne portait la boisson à ses lèvres, il craqua.
- Non !
Il arracha le verre de la fille avant qu’elle n’aie pu en boire le contenu, et il alla se briser au sol.
- Mais enfin, qu’est ce qu’il te prend, Adüstyo ? cria la succube.
- L’armée de la Venenum a sonné la charge contre le château, Hystéria, ils seront là d’une minute à l’autre, et quand Yvan entrera dans cette pièce, je serai scensé t’avoir réduite en granit et avoir scellé tes yeux dans ce pendentif…
- Mais…
- C’est par eux que j’ai été envoyé. Dès que nous auront pris les Cygnes, nous nous attaqueront à Crystal. Je devais te séduire, Hystéria, mais je t’aime !
- Salaud…
*
Adüstyo se réveilla en sursaut. Depuis combien de temps n’avait-il pas fait ce rêve ? Hystéria recommençait à le hanter, depuis tant d’années où il avait été en repos…
- Ey ! Tu m’écoutes quand je te parle ?
L’Elfe sortit bien vite de ses pensées. Celle qui lui parlait était la fille qui avait déboulé chez Hystéria la veille. Etait-ce bien la veille ?
- Je… je vous demande pardon, bafouilla le Gardien en tentant de se redresser.
- Dis-moi sa température !
- Sa… Température ?…
- Le démon à côté ! T’es bigleux ou quoi ? s’exclama la fille.
Ne voulant pas ajouter de commentaire de peur de la rendre encore plus hostile, il chercha à tâtons l’homme qui devait être à ses côtés. Quelqu’un était effectivement étendu là, dont le ventre était entouré de bandages humides… de sang. Adüstyo posa la paume sur son torse nu, et la retira de suite. Se pouvait-il ?… Cette chaleur, la même que celle d’Hystéria, inoubliable ! Il réappliqua la main sur le cœur du démon : il n’y avait pas de doute.
- Alors ? pesta la fille, impatiente.
- Il est chaud.
- Il transpire ?
- Non, non ! Sa peau est sèche et chaude, précisa Adüstyo.
- Parfait…
Il y eut un chaos et le gardien fut propulsé contre une sorte de mur en bois. Il se rendit alors compte qu’il était assis dans une charrette en mouvement, vraisemblablement sur une route de terre, sûrement encore à Pyrathia.
Il se redressa et s’accrocha au rebord de pin pour être plus près de la conductrice.
- Qui est-ce ? demanda-t-il en montrant du doigt l’endroit où le démon était étendu.
- Laar.
- Laar ? Mais… vous êtes les deux démons en fuite ! s’écria Adüstyo.
- Suis pas un démon. Suis un ange. T’as vraiment du mal avec tes yeux, chéri. Et laisse-moi te dire que t’es sacrément mal barré, gardien. C’est mal choisi, Pyrathia, pour des vacances, et ne parlons pas de ta situation…
- Où est Hystéria ?
- Quelque part entre la folie et le sucide. On réveille pas les morts…
*
Hystéria chevauchait depuis l’aube. La voie des airs était bien trop dangereuse, bien trop voyante. Il fallait faire au plus vite et discret. Le Gardien blessé, fuyant Carlotta par des souterrains secrets… Ce n’était plus une question d’Adüstyo, à présent. Un de ses espions lui avait murmuré qu’un fléau se préparait en ville. Et ce n’était sûrement pas un bienfaiteur de Twotf, et encore moins des démons. Avec ce que Mystic lui avait relaté de l’assassinat de son clan par des mages de la milice, il fallait s’activer. Plus que tout, elle s’était réveillée au matin avec un étrange pressentiment qui avait porté son regard vers l’Ouest, au delà du désert rouge… Mais une tyrannie ne pouvait être envisageable. Il fallait l’arrêter.
En quelques heures, elle avait passé le col d’Iguel de la chaîne du centre qui touchait à Pyrathia, et traversé toute la vallée, jusqu’à l’ancien château de Crystal. Ses entrailles se nouèrent à la vue du palais, jadis si blanc et resplendissant, se ruinant à présent sur place. Et pourquoi avait-on troqué la royauté et les élus ? Pour une démocratie partielle et barbare ?
La succube détourna son regard de ces pierres grises, et fila, bride abattue, vers les forêts de l’Est. Elle longea une dizaine de minutes la lisière de Taur Lesgalen, forêt des Elfes et des créatures sylvestres, et arriva enfin en vue de Brocéliande. Le bois était si sombre ! Plus même que Wizardend au sud… Des arbres aux troncs noirs et tordus étendaient vers le ciel leur feuillage vert foncé, du lierre s’étendait au sol jusqu’à l’extérieur de la forêt, comme un poison coulant doucement par terre.
Le cheval gris d’Hystéria hennit et se cabra alors qu’il allait passer l’orée de Brocéliande. Un vent froid s’était levé, et déjà la terre vibrait, faisant trembler les feuilles des sombres arbres. La démone sauta de sa monture et lui frappa la croupe pour la faire partir, tandis qu’elle fixait l’intérieur des bois, les dents et les poings serrés.
- Sors de là, Morganne ! Ton stupide manège ne m’impressionne pas !
C’est alors que bondit de nulle part un énorme tigre blanc, toutes griffes dehors. Il partit en roulé-boulé avec Hystéria sur plusieurs dizaines de mètres, puis se redressa, lui faisant face. Ses yeux verts et brillants la fixaient indescriptiblement. Ceux d’Hystéria, rouge sang, soutenaient le regard perçant du tigre. Ils restèrent ainsi plusieurs secondes sans ciller. Puis soudain, l’animal sauta, prêt à la lacérer. Hystéria s’écrasa au sol, évitant le prédateur, et bondit sur ses pieds, les deux paumes en avant, prête à faire feu. Une énorme gerbe flamboyante jaillit alors de ses mains vers le tigre qui évita habilement l’attaque en bondissant sur le côté. Dans un rugissement magistral, il plaqua la démone au sol, sans qu’elle ne pût faire un mouvement. Ecrasée par l’énorme animal, elle ne pouvait plus bouger. Déjà elle sentait son souffle sur son visage… De puissantes griffes s’enfoncèrent dans son bras, lui arrachant un cri de douleur. Elle ne s’était plus battue depuis si longtemps… Hystéria se reprit. Oh non, elle n’allait pas se laisser faire ! Elle allait gagner le droit de s’exprimer, coûte que coûte, faire exploser toute cette furie qui sommeillait en elle depuis tant d’années…
D’un violent coup de boule, elle se libéra et se redressa avec une rapidité déconcertante. Profitant de l’étourdissement du tigre, elle envoya son pied nu dans ses flancs. L’animal encaissa avec un rugissement et donna un coup de griffe tout près du visage d’Hystéria, qui l’aurait coupée en quatre si elle ne s’était pas précipitamment poussée. Celle-ci attrapa la patte au vol et ne lâcha pas prise. Elle envoya le tigre se fracasser contre le sol quelques mètres plus loin. Reculant de quelques pas pour reprendre son souffle, elle regarda son singulier adversaire. Son regard flamboyait, ses longues griffes noires étaient profondément enfoncées dans le sol. La terre se remit à trembler, encore plus violement, et un formidable grondement s’éleva du sol… Ou était-ce des cieux ? Relevant la tête, Hystéria put voir avec effroi d’énormes nuages noirs se rapprocher. Elle fixa le tigre avec haine et dégaina de sa ceinture qui faisait deux fois le tour de sa taille un énorme couteau à la lame chauffée à blanc. Elle le lança de toute la force de son bras. L’arme fusa et alla finir sa course dans la patte avant de l’animal, qui sembla se retenir de broncher, pour ne pas cesser de se déconcentrer.
Hystéria ferma les yeux pour ne pas voir l’averse qui arrivait sur elle. Puis elle hurla. Elle hurla si fort que de des nuées d’oiseaux s’envolèrent de l’orée de Brocéliande. Tombant à genoux, elle se roula en boule, tandis que la pluie martelait son dos. Des volutes de vapeur s’élevaient de son corps meurtri. La température monta alors d’une façon étrange, très rapidement et fortement. L’eau tombait en torrent du ciel qui se vidait, et bouillait en arrivant au sol. Il faisait de plus en plus chaud. Un énorme nuage blanc s’était formé et cachait à présent Hystéria. L’herbe détrempée se consumait sur place…
Le tigre recula de quelques pas, tant l’air saturé était brûlant du côté du nuage de vapeur. Peu à peu, l’averse s’arrêta, et le ciel automnal redevint bleu. Seule sur la vallée, la masse de vapeur cachait la démone. Etait-elle morte ? L’animal s’avança avec précautions, et tenta de percer les volutes de fumée de son regard brillant. Rien ne bougeait. Un silence de mort s’était abattu sur la plaine. Même le vent était retombé, et ne faisait plus bruisser les feuilles des arbres.
Soudain, comme un éclair rouge, la succube surgie de nulle part fusa, et en un vol plané, le tigre alla s’écraser contre un vieux chêne.
Il tomba lourdement au sol où il resta étendu, sans connaissance. Hystéria se releva avec peine. Ses grandes ailes rouges et membraneuses étaient en lambeaux, sa peau écarlate des brûlures que provoquait l’eau sur elle. Elle se dirigea vers l’arbre où s’était fracassé le tigre, et découvrit sans surprise qu’à la place de l’animal c’était une jeune femme qui gisait au sol. Sa peau pâle ne rendait ses longs cheveux argentés que plus clairs encore. Elle était fine et élancée, et portait une longue robe noire fendue aux mollets, ainsi qu’une ceinture et de hautes bottes de cuir. Une croix celtique était accrochée à son mince cou.
Hystéria s’approcha de la silhouette étendue et regarda la jeune femme. Morganne… L’étoile de l’aube, rebelle et combattante, celle qui seul par le combat peut mourir, la fée indestructible, vénérable prêtresse de Brocéliande.
Un éclat argenté, et la démone dégaina un autre de ses impressionnants couteaux juste à temps pour contrer le coup de dague. Nez à nez, arme à arme, les deux femmes se regardaient dans les yeux, à qui foudroyerait son adversaire par la seule force de sa haine et de sa puissance.
- Tu n’as rien à faire ici ! cracha Morganne.
- Je suis venue au nom d’une ancienne amitié, répondit froidement Hystéria. J’ai grand besoin de ton aide.

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