Thursday, June 30, 2005

Chapitre VII Duo en perdition.

- Ca va, tu tiens le coup ?

- Ouais, c'est bon...

- Je te fais pas trop mal, là ?

- Non, non...

- Tu sais, je t'aurais bien porté en volant, mais... Enfin, toi tu aurais pu, mais moi non.

Le soleil se couchait déjà que Laar et Mystic avançaient encore, péniblement, sur l'immense plaine qu'offrait le champ de bataille de Pyrathia. Le démon, son bras autour des épaules de l'ange et l'autre enserrant son propre ventre, se mouvait avec souffrance, manquant de tomber à chaque pas. Mystic l'avait trouvé dans un état lamentable, gisant contre le coin d'une minuscule et sombre cellule suintante. Entre vie et mort, il baignait dans son sang, le ventre déchiqueté. Ils avaient alors fui tant bien que mal, couverts par Saraka qui était tombée peu après. Ils étaient arrivés aux abords de Pyrathia à l'aube, et comptaient rejoindre le quartier général de leur clan.

Laar s'affaissa sur lui même, étouffant un juron.

- Tu veux qu'on fasse une pause, lui demanda Mystic, l'air inquiet.

- Je pisse le sang !

- Merde, je... Bon, écoute, plus vite on arrivera, plus vite il y aura quelqu'un pour te soigner. Sois courageux !

- laisse tomber, gémit Laar. rentre toute seule ! Le coin est trop calme, c'est mauvais signe, à tous les coups on est coursés par un des gars d'Yvan. Moi je vais crever, tu ferais mieux de sauver ta peau...

- Tu te fous de moi ? s'écria Mystic, se retenant de gifler le démon. Saraka est morte, elle est MORTE ! Saraka a crevé pour toi, alors tu vas te battre, tu m'entends ? TU VAS TE BATTRE ! Je croyais que tu n'étais plus un ado égocentrique, Laar !

-Je... Je peux pas continuer, faut qu'on s'arrête, murmura le démon.

- Bien.

Ils firent encore une centaine de mètres et Mystic installa un petit bivouac aux pieds des montagnes, allumant juste un bien piètre feu et étallant sa cape sur le sol, où elle allongea Laar avec précautions. A peine étendu, celui-ci s'endormit, tant il était épuisé.
Elle posa pensivement son regard sur son front plissé par la souffrance, éclairé par la lueur orangée du feu. Elle aussi se faisait du souci. Elle avait rencontré Laar pour la première fois en l'an un, il y avait de cela plus de trois siècles. A l'époque, elle aurait pu le comparer à un gosse turbulent. Toujours poursuivi par les ennuis : Morganne, Hystéria, les sirènes Siaras et Elanor, et Givy... Mais tout cela était tellement lointain ! Non, a présent laar était plutôt un adolescent. Un très jeune adulte, et sur lequel il est toujours bon de garder un oeil.
Laar s'en était toujours tiré. il devait s'en sortir cette fois encore.

Mystic fut tirée de ses pensées par un bruit sec plus en haut dans les montagnes. Sur ses gardes, elle éteignit le feu, et, à pas de loup, l'épée dégainée, abandonna Laar pour régler son compte au trouble fête qui rôdait si près du camp improvisé. D'un battement d'ailes silencieux, elle fut sur le surplomb rocheux où elle avait entendu le bruit. Là, cachée par la nuit noir, elle se tapit et regarda autour d'elle : une vingtaine d'hommes encapuchonnés marchaient sur le sentier, tête baissée et en silence, certains tenant dans le main de longs bâtons. C'étaient des mages. Mais pourquoi autant ? Et ainsi rassemblés... Mystic décida de ses suivre discrètement afin d'obtenir des réponses à ses questions.
La colonne de magiciens marcha longtemps, au moins sur plusieurs kilomètres, éclairés par le clair de lune qui étiraient à leur pied des ombres fantômatiques. De tout le trajet, pas un ne pipa mot, aucun murmure ne se fit entendre, et, malgré sa bonne vue, Mystic avait du mal à les suivre dans l'obscurité de la nuit.

Finalement, quand enfin le groupe s'arrêta, ils avaient parcouru une dizaine de kilomètres. Mystic se tapit derrière un rocher pour observer l'étrange balai qui se mettait en place : toujours sans un mot, dans un silence des plus religieux, les mages avaient formé un cercle autour d'un pentacle lumineux que l'un d'eux avait tracé au sol. Un grand homme avec une barbe rousse et un bâton se mit alors à murmurer des phrases entre le chant et la poésie, des suites de mots qui faisaient vibrer l'air autour d'eux, bientôt repris par la totalité du groupe, en choeur. cette étrange incantation monta dans le ciel, haut, très haut, et fit trembler la terre. A côté de Mystic, une torche qui était plantée dans le sol y fut délogée et tomba. Une torche qui n'avait pas servi, faite de bois de houx des montagnes et d'un enduit de parafine et d'alcool. Parafine et alcool... Mystic regarda avec horreur autour d'elle. Bien sûr ! Le rocher du guet, comment ne s'en était-elle pas rendue compte plus tôt ? Juste sous ses pieds, caché à l'intérieur de la montagne, Il y avait le quartier général. Celui de son clan...
Que fabriquaient-il là, ces mages à l'oeil blafard, à psalmodier des incantations juste au dessus du quartier général ? L'évidence heurta Mystic de plain fouet, et elle sauta soudain sur ses pieds, le visage tordu par la rage, son épée étincelante entre les mains, prête à tous les massacrer. Alors qu'elle allait frapper, le temps sembla s'arrêter dans un silence de mort aspirant tous les murmures de la nuit où résonnaient seulement les voix lointaines des mages, et, venu de nulle part, un souffle glacé s'insinua, comme un terrible râle mortel. Mystic resta là, debout, immobile. Elle laissa tomber son épée, les yeux écarquillés, comme figée dans son mouvement. La sensation qu'elle ressentit à ce moment là était horrible, atroce, abominable. elle se sentait déchirée, séparée, comme si ce souffle froid voulait arracher son âme à son corps... Il allait la tuer...
Elle tomba à genoux, le souffle coupé, incapable de faire un mouvement, tandis que ce souffle glacial pénétrait son corps. Ses yeux brouillés aperçurent un instant les mages en transe autour du pentacle. Et cette mélodie qui montait en elle, qui enchaînait son esprit et ses sens... Allait-elle se laisser ainsi détruire, elle, Mystic, qui avait tant vécu ? Non.
En quelques instants, luttant de toutes les forces qui lui restaient, elle reprit totalement conscience. Elle se releva dans un effort surhumain et ramassa son épée. Les magiciens, les bras en croix, en semi-lévitation, récitaient toujours la formule meurtrière. Alors elle s'arqua, et, prenant son élan, frappa du tranchant de son arme. Une tête tomba, un air ce concentration encore figé dans ses traits, et roula jusqu'aux pieds de l'ange, semblant l'observer de son regard vitreux. Alors, dans un hurlement de rage, Mystic bondit et frappa, frappa. Vingt tête churent, et bientôt une impressionnante flaque de sans se forma au clair de lune. Le vent froid était reparti tandis que les bruits de la nuit reprenaient leurs droits. Elle ferma un instant les yeux, l'épée à bout de bras, debout dans la mare sombre. Puis, reprenant peu à peu ses esprits, elle enjamba quelques corps avant de se laisser glisser contre un rocher particulièrement lisse, afin de déboucher dans une cavité rocheuse qui aurait été quasi-impossible de trouver sans en connaître l'existence.
Elle avait peur de ce qu'elle allait y trouver.

Elle chercha à tâtons le briquer sur une tablette, et s'en servit pour allumer une petite lampe métallique. Alors, embrasant les torches aux murs de pierre, elle découvrit le veilleur étendu par terre, raide. Plus aucune vie n'émanait de son corps. Horrifiée, Mystic se précipita dans la pièce suivante, arrachant presque le rideau qui la séparait d'elle. Là étaient assis deux démons dans un fauteuil en velours rouge : Lüdaz et Krolène, enlacés, semblaient dormir, les yeux clos, un air paisible sur le visage. Passant sa main sur le cou de Krolène, Mystic réprima un frisson. sa peau était glacée, et elle n'avait plus de pouds.
C'était impossible. Etaient-ils TOUS morts ? Alors c'étaient les mages... le souffle ! Elle n'avait pas été assez rapide. A cause de son incompétence, ils avaient tous été tués... Surpris dans leur sommeil pour certains, ou tout simplement trop faibles pour avoir résisté à la violence du sortilège. Mais la cause importait peu. Car à ce moment là, tout gisaient sans vie, ses guerriers, ses amis, ses frères d'arme...
Elle tomba à genoux et hurla. Elle hurla un instant, de toute la force de ses poumons, elle hurla sa rage, sa peine, sa haine. Et partout dans Pyrathia on put entendre cet appel, déchirant et terrifiant à la fois. Et tandis que le soleil se levait sur l'horizon, Mystic, l'ange déchue, les mâchoires serrées, éventra un tonneau l'alcool, et laissant tomber la lampe sur le sol, offrit à ses morts un ultime au revoir.

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