Thursday, June 30, 2005

Chapitre XXII_ Diversons.

- Ca gronde, là bas… murmura Adüstyo. Qu’est ce qu’il se passe ? Qu’est ce que vous voyez ?

- Ben, pas grand chose, là. Attendez, je me mets devant la meurtrière.

Laar se leva et contourna le lit d’Adüstyo avant de se poser devant le mince interstice de l’épais mur du donjon. Son œil rouge sang embrassa le paysage qui s‘étendait au loin et autour de la forteresse, puis il se mit à tout décrire pour en faire profiter le Gardien déchu :

- Il y a les ennemis qui attaquent, des Elfes noirs. Pas comme vous, ceux avec des cheveux blancs et la peau grise, là. Il sont venu du Désert Rouge. Enfin, vous savez, d’un côté je suis loin, là…

- Continuez, continuez ! l’encouragea Adüstyo.

- Bon, ils sont environ trois cents, je pense. C’est marrant, ils ont l’organisation qui pourrait convenir pour une armée de plus de deux mille têtes… Enfin non, c’est pas marrant, c’est inquiétant, même. Enfin, les nôtres les tiennent assez à distance des fortifications, mais on dirait plus pour très longtemps. J’espère que ça va pas se finir en boucherie et compagnie. Je devrais peut-être sortir, non ?

- Vous êtes toujours blessé, Laar ! Si vous vous battez, vos plaies risquent de se rouvrir, et cela, ça ne sera pas du tout bénéfique à votre santé. Ce n’est jamais bon de se balader avec les boyaux à l’air.

Laar observa un instant Adüstyo qui était posté non loin de lui, ses yeux blancs et aveugles brillant étrangement dans la pénombre de la pièce, l’oreille attentive aux moindres bruits du dehors. En matière de santé, lui non plus n’était pas en position de force. Malgré tous les soins qu’on lui avait prodigués, la blessure que lui avait faite Capricorn à l’épaule lors de la fuite de Carlotta n’était pas parvenue à guérir. Au lieu de ça, incontrôlablement, les dégâts s’étaient étendus sur la peau brune de l’Elfe comme une peste qui se répand dans tout le corps. Il semblait mourir sur place, rongé de l’intérieur, sans que l’on puisse rien faire pour lui. Et ce qui provoquait cette étrange maladie était inconnu de tous. Si c’était bien une maladie. Car qui avait vu dans sa vie un Elfe contaminé ?

*

Le soleil tapait fort sur le champ de bataille de Pyrathia. Tentant de couvrir le brouhaha qui s’était installé, Cestor cria quelques ordres à deux bataillons supplémentaires qui sortaient de la forteresse de l’Ordre sous le regard inquiet de Mystic. Depuis quelques heures à peine les Drows avaient attaqué. Dix régiments d’Elfes noirs aux arcs puissants et aux sabres coupants… Comme sortis de nulle part ils avaient sonné la charge au midi du soleil et avaient déjà battu cent cinquante hommes de la résistance. Quant à eux, leur nombre avait tout autant diminué, mais ils constituaient toujours un adversaire très dangereux qu’il était impératif de rayer.
Et pourquoi restait-il les bras croisés, le gouvernement ? C’était son boulot, après tout, pas celui de la résistance, de les bouter, ces sales envahisseurs nomades ! Mystic les détestait. Elle n’avait jamais aimé les gens au pouvoir, être ainsi maîtrisée par des égaux soit disant plus puissants qu’elle… Elle avait toujours privilégié une certaine forme d’anarchie… Et si cela n’avait pas été le cas, elle serait au même moment liée à cet immonde Mael, dans la forteresse des archanges de Khandor, et sans ce lourd passé à trimbaler derrière elle. Au fond, sa situation actuelle était bien meilleure. Même si elle était à la tête d’une armée de démons à moitié expérimentés en haut d’un chemin de ronde surplombant une sanglante bataille.

- Cestor, il y a une chance de gagner ? demanda-t-elle en tournant la tête vers le forgeron, les sourcils froncés par les soucis.

- Ce n’est pas une chose impossible à faire, déclara Cestor, plissant les yeux pour mieux voir la bataille. Nous pouvons être plus nombreux qu’eux ! Je dirais que nous en avons bien battu la moitié, mais il ne faut pas perdre de vue une bonne organisation… Eux en on une très efficace.

Effectivement, le nouvel entraîneur des armées de la résistance disait vrai. Les Drows gardaient, en plus de la force du nombre, un atout considérable de part leur superbe organisation : ils avançaient en plusieurs lignes, les plus costauds devant recouverts d’épaisses armures, un long pilum à la main empêchant les attaques au corps à corps, et couvrant tous les archers de l’arrière qui tiraient de tout leur saoul sur les combattants de l’Ordre. Heureusement, la plupart étant des démons dotés de pouvoirs extérieurs, il pouvaient aussi les atteindre, surtout les élémentaires qui frappaient à coup de gerbes de feu, de puissants jets d’eau ou de glace et d’éclairs en tous genres. Il y avait aussi des archers Twotfiens postés sur les remparts, qui faisaient tomber pas moins de Drows. Cestor avait raison. Ils étaient sur la voie de la victoire… Mais leurs pertes étaient déjà alarmantes.
Au loin, on voyait les tentes bleues des Drows. Ils avaient avancé leur camp pendant la nuit pour être plus prêts de Pyrathia… Qu’avaient-ils en tête ? Où était leur meneur ? Etait-ce ça, toute leur armée ? tant de question qui méritaient des réponses ! Et Hystéria qui avait disparu… Disparaître sans laisser de nouvelles, réapparaître, se battre avec quelqu’un et parler en être civilisé avec lui quelques heures après… Hystéria était de tous et de loin la plus imprévisible, ce qui lui avait valu à de nombreuses reprises la haine de sa nièce, Laurë. Et d’ailleurs, où était-elle passé, celle-là ? Où était son armée qu’elle devait constituer à Carlotta ? En tout cas, il était à espérer qu’aucune de ces deux là ne se fussent mises en tête de faire des bêtises… Ou quelque chose de stupide.

Soudain, l’attention de Mystic fut attirée par un grand bruit. Ce n’était pas un son qui provenait du champ de bataille, mais plutôt du château en lui-même : le temps de tourner la tête vers le donjon et elle put apercevoir une silhouette ailée qui dégringolait d’une haute fenêtre de la tour. Laar.

*

Le démon rattrapa sa chute avec peine à un créneau et se laissa tomber dans le grand champ qui entourait la forteresse avec un juron peu sympathique. Ca s’était passé tellement vite !… d’abord l’autre avait semblé péter un câble. Comme si un côté démoniaque s’était réveillé en lui, inexplicable ! Et puis il avait attrapé sa dague et lui était littéralement sauté dessus. Laar n’en revenait pas… Que se passait-il ?
Adüstyo sauta en souplesse à quelques mètres de lui , et se précipita dans sa direction, guidé par le bruit de la respiration saccadée du démon. Laar s’était arrêté de bouger, accroupi sur un banc de vieilles pierres au beau milieu du grand champ de hautes herbes sèches que constituait la plaine entourant directement l’imposant château de l’Ordre, et qui avait jadis servi de champ de combat pour le passage des épreuves d’entrée dans la chevalerie. Il connaissait très bien ce cher endroit, pour y avoir par de nombreuses fois versé son sang et celui d’adversaires qui bien souvent n’avaient rien à voir à de jeunes Crystaliens novices. Une nouvelle fois, c’était là qu’il était ramené. Soit. Une nouvelle fois donc, il allait se battre.

Laar était toujours immobile, accroupi sur les ruines du banc, les yeux fixés sur Adüstyo qui lui aussi avait cessé de bouger et de respirer, le bras plié, prêt à lancer la dague qu’il tenait serrée entre ses doigts fins. Le démon appréhendait ce moment. Allait-il le faire ? Aveugle, tout était à présent histoire d’instinct et de précision.
Au loin, vers le Nord, la côte, l’horizon s’était teinté de gris. Le temps étouffant s’alourdissait, et chacun savait qu’un orage s’approchait. Laar plus que quiconque. Ses yeux brillaient comme des rubis d’un éclat d’inquiétude, à la vue de ses arabesques grises et noires, coton imbibé dans le ciel, prêt à arriver et à se déverser sur lui, et qui justement s’approchaient bien trop rapidement pour que ce phénomène fût normal. Si ce combat sans but s’éternisait, le temps allait méchamment tourner à son désavantage. Il ne pouvait pas se permettre de rester ainsi exposé à la pluie, ou en l’espace de quelques minutes Adüstyo n’aurait plus rien à tuer.
Soudain, un éclair illumina la plaine d’Ur Mor et le tonnerre illumina tout Twotf. La dague d’Adüstyo fusa. Laar bondit en un magnifique salto arrière et s’immobilisa dans l’herbe jaune après un roulé boulé de plusieurs mètres. Quant à l’arme, elle alla finir sa course dans le sol, s’y enfonçant jusqu’à la garde. Une fraction de seconde plus tôt, le front de Laar l’aurait arrêtée. Alors Adüstyo sauta sur le démon toujours au sol et commença à le cribler de puissants coups de poing que l’on aurait pas soupçonnés de la part de cet ancien Gardien. Mieux valait surtout ne pas oublier son passé de révolutionnaire tabasseur. Mais, même avec de tels antécédents, comment expliquer ce si soudain passage de la passiveté à une telle folie meurtrière ?
Laar avait peine à se concentrer sous les coups d’Adüstyo. Il sentait les bandages entourant son estomac s’imbiber de nouveau de ce sang sombre qui avait déjà tant coulé de ses plaies. C’était assez.

- ASSEZ !

D’un sursaut de colère et de souffrance, le démon contracta ses muscles et envoya voler Adüstyo avec une incroyable violence. L’Elfe finit sa course en percutant sans douceur le grand arbre gris qui trônait sur le grand champ en friches. Laar en profita pour se relever dans un gémissement et se tint le ventre avec douleur, cherchant son adversaire des yeux. Il le trouva bien vite, au pied de l’arbre, roulé en boule comme un animal sauvage blessé. Un animal sauvage… Laar connaissait bien cette sensation pour l’avoir de nombreuses fois vécue. Une « hystérie », forme de schizophrénie qu’il avait héritée du côté sauvage de son père, le dragon Ignan. Mais pour le Gardien… Ce genre de choses se seraient suent. Cela ne pouvait provenir que l’autre chose, quelque chose de récent, quelque chose qui aurait pu faire en sorte qu’Adüstyo eût été contaminé par une sorte d’esprit malfaisant, un rongeur d’âme. Et Laar ne pensait pas cela au hasard. Il fit vite le rapprochement avec la blessure purulente de l’Elfe et son état lamentable. Il avait été blessé par une dague magique contenant un démon. C’était ainsi… le moyen infaillible pour ce cher tyran de Capricorn de s’assurer que son vieux rival ne serait pas sur ses pas le moment venu. Si lui n’avait pas réussi à le tuer directement, cet abominable chose que contenait la dague l’aurait fait pour lui. Car cela n’allait pas se passer comme ça.

Laar serra les dents, et, retenant un cri de douleur, tira un coup sur ses bandages pour les resserrer. Il devait tenir assez longtemps pour empêcher Adüstyo, soit de le tuer, soit de s’enfuir avec cette saloperie qui pourrissait son âme. Un nouvel éclair illumina le tout Twotf assombri, donnant au champ une allure assez surnaturelle, et, presque instantanément, un coup de tonnerre monstrueux explosa, déboussolant le démon l’espace d’un instant. De l’autre côté du château, la bataille se calma pendant quelques secondes avant de reprendre de plus belle.
Laar s’avança d’un pas décidé vers Adüstyo qui s’était relevé et lui faisait face. Plus aucune arme entre eux désormais. Juste la fabuleuse expérience d’un maître Elfe et le poing dévastateur d’un démon sulfureux.
Adüstyo fut le plus rapide : il envoya un violent coup de pied dans les flancs déjà meurtris de Laar qui étouffa un gémissement de douleur, plié en deux. Celui-ci se redressa tout de même, et, sans crier gare, envoya un puissant upercut sous le menton de l’Elfe brun dont la tête fut projetée en arrière avant de heurter le tronc rugueux de l’arbre mort. Puis le Gardien possédé encaissa un nouveau coup, dans l’estomac cette fois, ce qui lui fit perdre tout le reste de prestance qu’il avait pu avoir. Ses yeux immaculés brillèrent d’un étrange éclat, et il bondit sur Laar, l’entraînant avec lui sur le sol avant de prendre l’avantage. Il attrapa solidement chacune des cornes du démon, qu’on ne voyait habituellement que très peu, cachées par ses cheveux, à pleines mains, et se mit à lui fracasser le crâne contre le sol desséché du champ.

C’est alors que, dans le brouhaha de la bataille qui résonnait au loin à travers champs, l’ultime éclair frappa le drapeau rouge tout en haut du toit du donjon dans un éclat éblouissant, et le coup de tonnerre fut d’une rare violence, totalement assourdissant. Laar, allongé sur le dos, à moitié inconscient, la tête à feu et à sang, entendit en échos résonner la voix de Mystic, tellement loin : « FUYEZ, MISÉRABLES ! S’IL EXISTE ENCORE DES DIEUX DANS CE MONDE D’ENFER, ALORS ILS NE SONT PAS DE VOTRE COTÉ ! FUYEZ OU CRAIGNEZ LA COLÈRE DES PLUS PUISSANTS !… » Et puis, un murmure, une lointaine rumeur. De tout petits bruits, sourds, comme si on avait jeté une poignée de petits cailloux contre un tas de briques. Et le bruit s’intensifia. Soudain, le démon hurla. L’averse commençait. L’averse était là. Les gouttes de pluie, si grosses, qui tombaient avec tant de force, creusaient comme des puis de souffrance dans la chair de Laar. L’eau qui ruisselait sur ses membres était telle une rivière d’acide qui brûlait sa peau et le rongeait de l’extérieur. Un poing fusa dans la joue d’Adüstyo, puis un autre, et encore un. Et soudain, ce fut une gerbe de feu qui jaillit des paumes ouvertes de Laar. L’Elfe se releva et s’écarta précipitamment de lui, brûlé aux bras et aux flancs, avant de lui envoyer un coup de pied droit dans le ventre de nouveau. Laar, furieux, les dents serrées par la souffrance et la rage, ses yeux rouges resplendissants dans la pénombre de l’orage, se releva et cracha sur le sol qui se détrempait. Par terre, une tache écarlate apparut, teintant pour un moment l’herbe d’or de pourpre avant que la pluie ne l’estompât.Le démon essuya doucement le sang sombre qui coulait de ses lèvres charnues,s ans quitter Adüstyo du regard. Sale petit démon de pacotille, bouffeur d’âme, il allait lui faire payer d’avoir voulu s‘en prendre à lui. Il n’avait pas voulu se contenter de pourrir l’Elfe, il avait fallu qu’il s’aventure à le défier lui. Soit. Il allait lui faire salement payer. Car à présent ils étaient quittes, sur le même terrain, avec les mêmes contraintes. Laar, meurtri par la pluie, ne tiendrait pas plus de quelques minutes encore. L’Elfe, ou plutôt le démon dans le corps de l’Elfe, n’en aurait pas plus à vivre. Les seuls points forts qui lui restaient pour combattre n’étaient plus. Son cher odorat ne pouvait plus fonctionner correctement avec cet odeur de foin mouillé qui montait sur la plaine. Son ouie était salement altérée par le vacarme de la pluie qui martelait le sol et les flaques.
Le démon s’avança, un air terrifiant sur le visage, qu’Adüstyo ne pouvait bien sûr par voir. Malheureusement pour lui. Il ne put pas non plus voir que Laar avait arraché de la boue la dague et qu’il la pointait à présent vers lui. Tout ce qu’il put sentir ce fut le contact froid du métal avec sa chair et l’immense souffrance du corps.
L’elfe s’effondra sur lui même sans même un cri de douleur, et Laar en fit de même. La douleur était insupportable. Il baignait dans l’eau, son propre sang et à présent le sang d’Adüstyo qui se déversait aussi dans la grande flaque qui s‘était formée au pied de l’arbre. Il allait mourir, et le gardien aussi… Quel sale gâchis !

Il entendit juste le cri sinistre que produisit l’âme du démon en s’échappant du corps mourant d’Adüstyo et des pas précipités autour de lui. Une main effleura son visage meurtri par la pluie, une main douce et chaude, avant que les ténèbres ne s’emparent de lui.

- Tiens bon, Laar. Reste avec nous.

Chapitre XXI_ Gladiateur

Il faisait chaud. Très chaud. Trop chaud pour un début d’après midi alors que le mois de décembre se commençait à peine dans une atmosphère de guerre civile et de combat contre l’envahisseur. Mais l’histoire avait prouvé plus d’une fois que le climat Twotfien se déréglait pour un oui ou pour un non selon la mort, la naissance, les joies et les tristesses des grandes puissances de ce monde.
Laurë ouvrit un œil, puis l’autre, et finit par se redresser sur la couchette. Elle n’arrivait pas à croire qu’elle avait pu parvenir à s’endormir dans ces conditions. Par la petite meurtrière grillagée du haut de sa cellule elle aperçut quelques pieds, les pas des gens pressés qui venaient assister au répugnant spectacle se préparant au Palais de Glace.
Le Palais de Glace, contrairement à ce que son nom indiquait, n’était pas du tout fait de glace. Cet imposant édifice, construit à l’époque de la première des princesses de la lignée à présent éteinte des Crystal, était un palais le combat, un multiplex où, en entrée libre, chacun pouvait venir s’entraîner au combat, voir des pièces de théâtre ou de musique, bref : faire du sport et voir des gens. Il tenait son nom de la plus grande de ses salles, surmontée à son sommet d’une titanesque coupole de verre servant de plafond.

La jeune fille se laissa retomber assise sur sa couchette de pierre et s‘essuya négligemment le front où perlaient déjà quelques gouttes de sueur. S’il faisait insupportablement chaud au dehors, dans les cachots on étouffait : l’air moite oppressait les prisonniers dans leurs cellules, qui devaient se coller aux murs pour avoir un peu de fraîcheur. Bien que Laurë fût la digne fille de son père, le démon ardent Laar, elle n’avait pas hérité de lui la complaisance qu’il pouvait avoir en milieu chaud, et comptait bien se sortir de là au plus vite sous peine de finir étouffer dans ce soma improvisé. Elle pouvait bien essayer de faire fondre la serrure, mais cela ne lui serait pas d’une grande utilité, d’autant plus que la température allait de ce fait monter en flèche, et qu’elle s’épuiserait inutilement. Car, bien qu’elle n’eut pas la moindre idée de la cause de l’empressement des gens au dehors, quelque chose au fond d’elle lui disait qu’elle allait avoir grandement besoin de ses forces.
La porte s’ouvrit avec fracas et trois hommes en armes débarquèrent dans la cellule.

- Ton attente s’arrête ici, poupée ! postillonna le plus laid du trio. Maintenant tu vas nous suivre pour ton ultime combat !

Laurë releva avec hargne ses yeux d’émeraude vers lui. Son sourire édenté s’effaça quelque peu et il se mit à gesticuler avec peine. Si on eût pu tuer du regard, Laurë aurait ôté la vie à bien plus de monde que jusqu’à ce jour là. Cependant elle finit tout de même par se redresser et suivit les hommes sans un mot.

Autour d’eux, les murs de pierre grise suintaient et on pouvait entendre une rumeur venue de l’extérieur, sûrement de la grande salle du palais de glace. Le groupe stoppa devant un petit comptoir de bois sombre que surplombait une étagère à casettes. Un des soldats chercha quelques instants dans le bazar et finalement en sortit un objet brillant qu’il tendit à Laurë. Celle-ci le saisit et y baissa les yeux d’un air méfiant. C’était une dague magnifique, avec une garde en or sertie de rubis, et une lame en argent étincelante. Sa dague. Elle l’avait héritée de son père presque quatre cents ans de cela et ne la quittait jamais. On avait dû la lui enlever lorsqu’elle s’était fait prendre après sa course sur les toits, il y avait une semaine. Laurë fronça les sourcils et leva un regard interrogateur vers le soldat.

- Pourquoi vous me la rendez ? Je vais sortir ?

- Ah ça oui, tu vas sortir ! ricana l’homme, révélant des dents gâtées. Mais je peux t’assurer que ce sera ta dernière fois !

Comme pour appuyer cette affirmation, une lourde herse tomba entre Laurë et le groupe de soldats dans un fracas épouvantable, l’enfermant dans un long corridor qui menanit, plusieurs dizaines de mètres plus loin, à une large ouverture d’où provenaient de nombreux bruits diffus mais surtout la lumière vive du soleil.
Jetant un dernier regard aux trois soldats hilares, Laurë se passa une mèche de cheveux blonds derrière l’oreille et partit d’un pas décidé vers le carré de lumière qui s’offrait à elle. Elle n’avait rien à perdre. Elle sentait bien qu’elle tombait dans un piège, c’était inévitable. Mais elle ne comptait pas moisir dans les caves du Palais de Glace pour le reste de ses jours, d’une part parce qu’elle avait un morceau d’armée à constituer, d’autre part parce que c’était hors de question, voilà tout.

A mesure qu’elle avançait, les bruits du dehors lui parvenaient de plus en plus forts, ainsi que la lumière si crue qui perçait de l’ouverture. Puis Laurë passa la porte. Une terrible bouffée de chaleur l’envahit soudain, et, aveuglée par l’éclat éblouissant du soleil à son midi, elle recula d’un pas. Une immense clameur s’éleva soudain tout autour d’elle, et quand, bravant la lumière, elle parvint enfin à ouvrir grand les yeux, elle ne put réprimer un hoquet de stupéfaction. Sous ses talons aiguille, le sol était de terre battue et de poussière sur un immense cercle de plus de cinquante mètres de diamètre surplombé par des gradins de pierre. Et quels gradins…Des centaines et des centaines de places, toutes occupées, toutes remplies de spectateurs en délire qui hurlaient et acclamaient de tout leurs poumons sous le soleil de plomb tapant à travers l’immense dôme de verre à moitié replié, comme la visière d’un casque, et laissant voir le ciel d’un bleu d’azur.
La jeune fille reprit son souffle doucement, serrant la dague entre ses doigts moites. Elle venait de comprendre l’expression du soldat. Au même moment, tout autour de la « scène » du colisée, soixante prisonniers, leurs armes à la main, venaient de comprendre que sauver leur vie serait difficile.

*

- J’étais sûr que ça plairait ! se vanta Capricorn à l’ombre de la tribune officielle. La poussière, les cris, le sang sont un spectacle irrésistible pour le peuple. De tous temps les spectateurs n’ont pas manqué à ces spectacles aussi répugnants que réjouissants !…

Morganne ne fit aucun commentaire. Si elle n’avait pas été son garde du corps, elle aurait empoigné le tyran par ses cheveux blancs et l’aurait envoyé en contrebas pour s’amuser à compter le nombre de secondes pendants lesquelles il serait parvenu à se garder en vie face à tous les démons qui se battaient là. Il avait gagné. Par le simple fait d’organiser ce spectacle abominable, ils ‘était mis la populasse dans la poche. Et la populasse l’aimait parce qu’il leur montrait des hommes et des femmes s’entre tuant pour avoir la vie sauve…C’était méprisable.
Elle suivit, sans écouter Capricorn davantage, les mouvements agiles de la petite silhouette qui égorgeait adversaire sur adversaire, en contrebas. Laurë. Sa fille. Comment était-elle arrivée là, elle n’en savait rien. Elle savait juste que cette petite boule de nerfs, fruit d’un amour passé avec Laar, était irrémédiablement la meilleure combattante du lot de perdus qui constituait cette troupe de gladiateurs improvisés. Il y avait seulement cet homme, debout dans un coin, immobile. Tous ceux qui s‘étaient souciés de lui sur le terrain du combat avaient soudain vu leur attention se fixer sur un autre adversaire. Cet homme était… différent. Son aura brillait de mille feux, il ETAIT la guerre, sans que cela eut pu s’expliquer d’une quelconque manière. Il y avait longtemps que Morganne n’avait pas senti d‘aura de la sorte. Cela remontait loin, très loin… A l’époque où les créatures divines n’avaient pas encore été chassées de Twotf, avant que ne commençât cette terrible ségrégation contre les démons et que les temps changent définitivement, moins d’un siècle de cela, après le massacre des Elfes au centre du monde.
Une aura divine.

*

Un jeune démon vacilla et finit par s’effondrer sur lui même. Laurë souffla une mèche blonde qui s‘était aventurée devant ses yeux. Il avait été coriace, celui-là. Elle reprit son souffle et regarda un peu autour d’elle. Il ne restait plus personne. Depuis combien de temps se battait-elle ? Une heure ? deux ? Peu importe, puisque c’était fini. Elle essuya la lame d’argent de sa dague contre son pantalon et rangea son arme, avant de se diriger lentement vers l’ouverture par laquelle elle était entrée. Elle avait gagné, elle voulait sortir. Elle n’avait plus rien à faire ici. Soudain, elle s’arrêta. Elle avait très nettement senti une présence sur le champ de bataille. Elle tourna les talons et fit face. A une dizaine de mètres d’elle, elle reconnut l’un des combattants, l’homme qui n’avait pas bougé d’un pouce tout au long du combat, mais que personne n’avait provoqué. Il était grand, un mètre quatre vingt dix, dotée d’une musculature assez développée. Torse nu, il portait un pantalon en jean rentré dans ses rangers de cuir brut. Vu son corps, Laurë lui imagina un visage assez séduisant, mais ne put cependant pas le contempler, car il était caché par un casque grec à la visière baissée.
Debout au milieu du cercle que formait la scène, l’homme regardait Laurë, appuyé sur l’impressionnante garde d’une épée titanesque : un mètre cinquante et hauteur, la lame de près de vingt centimètres de largeur…

Ils restèrent là, tous les deux à s’épier durant de longs instants. Même les spectateurs se taisaient. Alors, brisant l’inaction, l’homme attrapa la garde de sa gigantesque épée à deux mains, et, avec le bout de la lame, traça dans la poussière un cercle parfait autour de lui en pivotant. Puis il se replaça dans sa position de départ. Laurë fronça les sourcils. Que fabriquait-il ? Peu à peu, plus aucun bruit ne se fit entendre. Les charognards ne croassaient plus dans le ciel, les pieds des spectateurs s’étaient arrêtés de marteler le sol…Un enfant, bouche ouverte, hurlait sans qu’aucun son ne sorte de sa bouche. Même le vent s’était tu. Seule la profonde respiration de l’homme se répercutait en échos dans tout le colisée, régulière et grave, comme irréelle. Laurë était sûre que, sous le casque sculpté et gravé de runes de l’homme qui lui donnait l’air d’un guerrier antique, deux yeux étaient braqués sur elle. Elle sentait leur force, elle sentait cet incroyable pouvoir qui émanait de son assaillant et que, inexplicablement, elle avait l’impression de connaître.

Elle eut soudain une envie folle de tuer, de le mettre en pièce. Oui. C’était sond ernier obstacle vers la victoire, elle allait l’égorger comme elle l’avait fait avec tous les autres démons. Alors qu’elle s’avançait, dague à la main, vers son adversaire, tout le bruit recommença. Le martèlement des pieds des spectateurs contre les gradins, les cris d’encouragement de toute sorte… Comme si on avait réenclenché l’interrupteur qui régissait le son du Palais de Glace. L’homme au casque ne bougea pas d’un pouce. Il resta immobile jusqu’au moment fatidique, jusqu’à ce que Laurë brandît sa dague vers son cœur, à un mètre à peine de lui. Alors, avec une rapidité déconcertante, il arma sa gigantesque épée et contra l’attaque de la semi démone d’un coup d’une rare force. La dague valsa quelques mètres plus loin et Laurë tituba un instant, déséquilibrée par la violence du coup. Elle recula de quelques pas, sans quitter l’homme de ses yeux verts. Elle ne pouvait lutter contre une claymore de cette taille avec une simple dague. Il lui fallait une autre arme. En un coup d’œil, elle avait repéré l’épée du dernier démon qu’elle avait tué et s’en empara. Une très bonne lame. Elle allait voir ce que ce jeune homme valait en combat singulier… En un bon, elle fut sur lui. Les lames s’entrechoquèrent avec force sous les ovations du public qui, plus que jamais, se délectait du combat. Du haut de la tribune officielle, Morganne, comme figée dans le marbre, attendait de voir. Elle avait déjà vu l’homme qui combattait sa fille, elle en était sûr. Le point était de savoir où et quand. Et surtout qui…

Laurë était décontenancée. Son adversaire semblait prévoir ses attaques avant même qu’elle n’eût décidé de les faire. Elle n’avait jamais vu ça. Il était très rapide, très agile, elle aurait presque cru qu’il menait la bataille, la faisant combattre comme une marionnette et lui donnant lui-même les idées pour ses prochains coups. Le pire était qu’il ne sembalit pas vouloir lui faire du mal. A plusieurs reprises, il avait laissé passé des occasions qui auarient, vu le niveau qu’il atteignait, transformé la jeune fée en charpie.
Il fallait faire cesser cet échange de balles. Tenter quelques chose d’inédit, quelque chose qui le surprendrait et qui permettrait une ouverture. Soudain, sans crier gare, Laurë dévia son coup et se laissa tomber au sol. La titanesque épée, portée par son élan qui aurait du être arrêté par l’arme de la jeune femme, continua sa course dans le vide. L’adversaire réagit, mais trop tard. Il eut juste le temps de reprendre son équilibre et de baisser la tête pour voir la botte noire et poussiéreuse de Laurë fuser dans son entrejambe. Cet exploit fut salué par un « oooh ! » de l’assistance tandis que cette dernière se relevait dans une roulade, sans baisser sa garde. A peine fut-elle de nouveau sur ses deux pieds qu’un fulgurant coup de ranger la souleva dus ol comme une plume et l’envoya s’écraser contre un mur de la scène du palais. Elle se releva avec peine, pliée par la douleur. Son épée avait atterri plusieurs mètres plus loin, dans la terre battue. Déjà l’homme approchait, glissant la grande claymore dans le fourreau accroché derrière son dos par une ceinture de cuir.

Laurë devait jouer carte sur table. Elle n’avait plus vraiment le choix. Face à cet adversaire d’un niveau plus élevé que els démons qu’elle avait déjà occis, ne lui restaient plus que ses pouvoirs. Il y avait ceux hérités de sa mère, le contrôle de la terre, dont elle ne savait presque pas se servir, et ceux que Laar lui avait laissés : le contrôle du feu. Arquant ses deux bras comme elle avait vu faire Hystéria de nombreuses fois, elle envoya une boule de feu de bonne taille de toutes ses forces, droit vers le cœur de l’homme. Puis elle ouvrit des yeux ronds. Elle n’y croyait pas. C’était impossible. A quelques dizaines de mètres devant elle, il avait tendu le bras, et une boule de feu, en tout point similaire à celle qu’elle avait lancée, en sortit. Dans une monumentale explosion, les deux boules entrèrent en contact, provoquant un souffle chaud qui balaya l’assemblée en ébullition.
Laurë était une battante. Rares étaient les hommes coriaces qui avaient réussi à lui faire baisser les bras. Mais là… Elle commençait sérieusement à perdre espoir.

Tout à coup, quelque chose tomba entre eux deux. Quelque chose de petit et brillant, un écu à première vue. L’homme baissa le regard un quart de seconde à peine, avant de se rendre compte de son erreur. Trop tard. Laurë avait littéralement sauté sur l’occasion. Les deux adversaires partirent en roulé-boulé et elle prit rapidement l’avantage. Le temps de souffler et elle se tenait à genoux sur le torse nu et musclé de l’homme, une lame entre ses doigts appuyés contre la pomme d’adam de celui-ci. Ses yeux d’émeraude brillèrent triomphalement. Elle avait gagné. Il était à sa merci.
Elle resta là, un instant, sans bouger, à savourer sa victoire. Allait-elle d’abord l’égorger et ensuite regarder son visage, ou voulait-elle déjà savoir qui elle allait tuer ?

- Si tu me tues maintenant, tu ne sauras jamais que si tu lèves trois fois les bras au ciel, Yué rapplique et nous sort d’ici.

Laurë étouffa un hoquet d’étonnement. De sa main libre, elle arracha le casque de l’homme et le gifla de toutes ses forces, avant de regarder d’un air tendre son cousin qui se tordait de douleur sous elle. Deux grands yeux marrons et pétillants, un visage doux et souriant recouvert de mèches brunes collées par la sueur sur ses tempes, il n’y avait plus aucun doute sur l’identité du personnage.

- Coryolan, espèce de sale… Tu as failli me tuer ! s’écria Laurë faisant semblant d’être furieuse.

- Hmmm… Je suppose que ça méritait la baffe, reconnut ledit Coryolan en tentant de se libérer un bras. Tu cries mais tu n’est pas morte ! Je pense que si Yué n’avait pas balancé ce truc, j’aurais pu faire mon petit numéro tranquille. Cet enfoiré a tout fait rater !

- Yué est ici ? demanda la jeune femme, surprise.

- Il n’attend que ton signal.

Coryolan sourit à Laurë. Fils du dieu Arès etd e la démone Hystéria, il n’en était pas moins que le cousin de la jeune fille. Plusieurs centaines d’années de cela, ils avaient formé un trio inséparable avec Yué Shania, l’amour de Laurë. Ils ne s’étaient plus réunis tous les trois depuis la révolution, événement qui avait séparé bien des groupes. Coryolan avait hérité d’une part du pouvoir de sa mère sur le feu, ainsi que celui de son père, dieu de la guerre, de maîtriser la haine et le courage dans le cœur des hommes pour les mener à la victoire, ou au contraire à la défaite.

- Tu veux dire qu’il est prêt à nous faire sortir d’ici ?

- Tout à fait prêt.

- Pour aller où je veux ?

- Où tu veux. Maintenant, ajouta Coryolan, si ça te dérange pas, bien sûr, je voudrais que tu me laisses me relever. Non que je ne trouve pas cette position agréable, mais il se trouve que j’ai une lame sous la gorge et le fourreau de la claymore dans l’axe de ma colonne vertébrale…

Laurë baissa les yeux sur son cousin toujours sous elle puis se releva, le libérant enfin. Il fit craquer ses poignets et ses vertèbres, et regarda vers le ciel à travers la gigantesque coupole transparente à moitié repliée. Pendant que sa cousine ramassait sa dague tombée au sol durant le combat, le demi dieu lui lança :

- Dis, princesse, c’est quand tu veux pour le signal à Yué… Ya comme qui dirait des ennuis qui arrivent.

En effet, il suffit d’un coup d’œil de la jeune femme pour comprendre la situation : sous les hourras et les acclamations des spectateurs ravis de voir l’action recommencer, un flot d’hommes en armes avait fait son entrée sur la scène et commençait à les encercler.

- Trois fois les bras au ciel, tu m’as dit ? demanda Laurë qui,s ans attendre de réponse, se mit à exécuter le geste.

- Qu’est-ce qu’il fiche ? pesta Coryolan, constatant que Yué n’était toujours pas apparu.

Le cordon de soldats s’était dangereusement rapproché des deux cousins au centre de l’arène, les emprisonnant dans un cercle de lances prêtes à les transpercer au moindre signal de la tribune officielle. Là haut, Capricorn jubilait, et son œil rouge et son œil vert brillaient d’un éclat de plaisir. Il leva la main et la foule se tut. Les tambours commencèrent à rouler, vite, de plus en plus vite… Quand la main du tyran se baisserait, toutes les lances iraient finir plantées dans les deux guerriers au centre de l’arène. Ils ne voulaient donc pas s’entretuer… Très bien. C’était lui qui allait les tuer, alors. C’est alors que quelqu’un déboula dans la tribune et glissa un mot à l’oreille du dictateur, dont le sourire s’effaça quelque peu.

Mais soudain, l’attention générale fut attirée par un autre événement : un homme à l’allure d’ange s’était introduit dans l’enceinte du Palais de Glace en passant par la large ouverture de la coupole. Tous les regards s’étaient tournés vers lui dans une ovation générale, et l’avaient suivi jusqu’à son atterrissage au milieu du cercle de soldats.

- Bordel, mais tu foutais quoi ? rugit Coryolan, se retenant d’écarteler Yué par les ailes.

Celui-ci finit tranquillement d’embrasser Laurë avant de répondre d’un air désinvolte :

- Un truc de fou, et assez tragique. Ca m’a déconcentré, il faut que je vous montre.

- Dépêche-toi, Yué ! s’écria Laurë alors que les soldats avaient sorti leur épée et s’étaient élancés vers le trio à présent réuni.

Coryolan fronça les sourcils et fixa les assaillants d’une force peu commune. Ceux ci arrêtèrent leur course avec un air ennuyé. Ils n’avaient plus envie de se battre. Ils n’avaient pas envie de se battre. Pendant ce temps là, Yué avait attrapé Laurë dans ses bras et avait fait battre ses grandes ailes, s’envolant dans un épais nuage de poussière.

- Eh, Musclor ! Attrape mon pied ! lança-t-il à Coryolan alors qu’il s’élevait dans les airs.

Celui-ci releva la tête à temps et saisit son pied. Yué fut un instant déséquilibré par le poids du demi dieu et reprit de l’altitude avec peine. Même pour lui, il était relativement difficile de voler avec deux « passagers ».
Dans la loge, Capricorn s’était levé et hurlait des ordres à droite et à gauche. Il tourna son regard verron vers le mécanicien en contrebas, et cria d’un air hargneux :

- LA COUPOLE ! REFERMEZ LA COUPOLE IMMÉDIATEMENT !

Le pauvre homme ne se le fit pas dire deux fois, et enclencha un des leviers qui se trouvaient devant lui. Il y eut un grincement épouvantable et le grand dôme de verre, poussé et tiré par un nombre impressionnant de poulies et de chaînes en tous genres, se mit en mouvement. Tout le Palais de Glace vibra. Yué battait des ailes de plus en plus vite, regardant avec rage la sortie qui diminuait au fil des secondes. Et par dessus le vacarme assourdissant du mécanisme de fermeture, les spectateurs s’égosillaient, frappaient des pieds, encourageaient ou couvraient d’insultes un camp ou l’autre. Ils en avaient pour leur argent.

- Active, Yué ! hurla Laurë alors que la coupole était presque totalement fermée.

Il y eut soudain un bruit sourd et tout le bâtiment trembla violemment. Trop tard. La jeune fille serra les dents et arma une énorme boule de feu. Ca n’allait pas se passer comme ça, oh non ! La sphère ardente fusa et heurta le verre de la coupole dans une terrible explosion. Une grosse fissure parcourut alors toute la surface transparente dans un craquement sinistre, et d’un coup, tout céda. Une pluie de morceaux de verre tomba sur l’arène et les spectateurs paniqués. Dans une cacophonie de grands cris hystériques, la foule se précipita vers les sorties en se couvrant la tête pour ne pas finir transpercé par un morceau de verre coupant.

Yué était passé au plus vite par le toit brisé puis s’était posé un peu plus loin sur la corniche d’une aile du palais. Il reprit son souffle et tourna les yeux vers Laurë et Coryolan.

- Regardez, c’est incroyable !

- Incroyable ? répéta Laurë en haussant les épaules. Je ne sais pas ce qu’il te faut ! Une coupole en verre qui tombe sur une assemblée d’Elfes venus voir des démons s’entre-tuer, non, ce n’est pas incroyable.

- Eh m… Commença Coryolan, les yeux ronds tournés vers l’Ouest.

Lui avait compris et vu, et Laurë ne tarda pas non plus. De leur perchoir, ils avaient une vue plongeante sur les plaines de Twotf, et ce qu’ils regardaient à présent n’était pas pour les réjouir.

- Déjà ? murmura Laurë. Mais…

En effet, une épaisse fumée montait au loin, précisément du champ de bataille de Pyrathia. Des formes s’agitaient là bas, des troupes en mouvement, sans qu’aucun doute ne fût possible.

- Ca devait arriver… commença Yué.

- Je devais chercher des gens ! se rappela soudain Laurë, tournant la tête vers les deux hommes. Il faut que je m’active. J’étais chargée de recruter des personnes à Carlotta pour grossir les rangs de l’armée de l’Ordre, contre les Drows !

- Hmmm… Ca doit pouvoir se faire, commença Yué, tournant un regard malin vers Coryolan.

- Moui, moui, je crois bien ! renchérit celui-ci, tout sourire. Il se trouve qu’à Carlotta, il y a un endroit tout plein d’armes et de soldats… Il suffit d’aller se servir, non ?

Laurë regarda les deux hommes avec des yeux ronds. Ils étaient fous. C’était du sucide.

- Il est hors de question que l’on aille braquer la milice, commença-t-elle d’un air sévère, on a largement assez d’ennuis comme ça !

- Cause toujours ! s’exclama Coryolan qui n’attendit pas une minute de plus pour sauter du toit et disparaître à sa vue.

- Je ne peux pas le laisser faire ça tout seul, déclara Yué d’un air malicieux. Sans moi ce garçon ne survivrait pas une heure.

Laurë soupira. Elle avait l’impression de surveiller deux gamins…

- Allez, murmura-t-elle d’un ton résigné. Va pour la milice.

Chapitre XX_ le Dompteur de Cygne

Le Drow ordonna quelques actions sans buts à trois soldats qui passaient par là, comme ça, pour le bonheur de savoir qu’on a du pouvoir. Le sergent Alexander était le parfait exemple de ces hommes avides, saisissant chaque parcelle d’autorité comme une aubaine pour chaque jour se convaincre d’être un peu plus supérieur. Du haut de ses petits un mètre soixante, d’un physique assez ingrat, il patrouillait à travers les ruelles du vaste camp, entre les tentes, dans le sable écarlate du désert rouge rendu ,pour un soir encore, sombre dans la nuit.
Direction donc le grand chapiteau au fond du camp, paradis pour quiconque était pris du cafard loin du pays.

A peine Alexander eut-il repoussé d’une main la porte en toile sombre de l’immense tente, qu’un sourire pervers se dessina sur ses grosses lèvres. Il y avait là de quoi se constituer un véritable harem. Des dizaines et des dizaines de filles étaient assises ou allongées par terre, prisonnières esclaves fuit de plusieurs patrouilles menées plus à l’intérieur des terres à coloniser. Les prisonniers mâles, quand à eux, présentaient bien moins d’intérêt aux yeux des soldats, et étaient accrochés par les poignets à des piquets à l’air libre, et ne demandaient pas tant d’attention. Ils étaient là pour l’exemple et al torture. Malgré l’arrivée d’un envoyé du gouvernement de Twotf, on voulait en connaître plus, officieusement.
Le Drow s’avança, torche à la main, et fit un peu de lumière sur les magnifiques créatures qui gisaient là. La plupart avaient levé un regard interrogateur vers lui, se demandant sûrement ce qu’on leur voulait encore, et si on allait bientôt les relâcher. Le sergent Alexander sembla s’intéresser en premier lieu à une magnifique Elfe au premier rang. Sa chevelure blonde et bouclée tombait en cascade sur ses épaules blanches, et ses grands yeux bleus le regardait avec un mélange d’implorance et de terreur.

- Toi ! Comment tu t’appelles ? demanda Alexander sans ménagement.

- Maeva, murmura l’Elfe en se recroquevillant comme une petite fille.

- Lève-toi, et viens par là !

Alors qu’il attrapait la jeune fille par le bras, le regard d’Alexander se posa sur une silhouette tout au fond du chapiteau. Une véritable bombe était à moitié couchée dans le sable, ses deux grandes ailes rouges et membraneuses repliées dans son dos. Ce qui se passait autour d’elle semblait la laisser totalement indifférente, comme si elle n’avait que faire de l’arrivée du sergent. L’avis d’Alexander changea soudain, et il repoussa l’elfette blonde avant de pointer un index menaçant vers la succube et de crier, un peu plus fort que nécessaire :

- Ey, toi là bas !

- Moi ? répéta l’intéressée d’une voix lente en tournant lentement les yeux d’un rouge profond vers le sergent.

- Ouais, toi. Vien là.

La succube fit la moue et finit par se lever gracieusement. Elle n’était pas très grande, un mètre soixante cinq tout au plus, mais d’une rare beauté, si bien que pour le moment où elle s’avança de sa démarche chaloupée, slalomant entre les autres femmes, Alexander ne pu détacher son regard d’elle. Habillée d’un corset de velours noir et d’un mini short laissant voir ses longues et fines jambes et ses pieds nus plein de sable, la démone était irrésistible aux yeux du Drow. Il la détailla d’un air pervers et l’entraîna dehors.

Hystéria jubilait intérieurement, mais ne laissa rien paraître. Ces hommes étaient décidément tous les mêmes. Du moins les hommes faibles. Un femme un peu allongée et dans un premier temps tout à fait désintéressée… C’était tellement simple de les attirer !
La succube avait fait exprès de se faire capturer, au détour d’une dune. IL lui avait suffit de faire dépasser un morceau d’aile pour qu’aussitôt trois hommes de garde armés jusqu’aux dents lui sautent dessus. Enfantin. Elle s’était faite introduire dans le camp de l’ennemi à découvert et en toute simplicité, et un officier venait même de la faire sortir de la tente qui lui avait servi de prison, sans savoir qu’elle était l’une des pires ennemies auxquelles il pouvait se frotter. Elle touchait au but.

Se laissant tirer mollement par Alexander, elle entra dans une nouvelle tente, un peu plus grande et plus belle que celles des alentours. Elle se sentit soudain poussée par les fesses et tomba en souplesse sur un grand lit de plumes. Un étrange sourire se dessina sur ses lèvres quand le sergent Drow se hissa à côté d’elle.

- J’ai un peu visité le pays, les gars ont rapporté de l’alcool local, mais je t’ai pas encore goûtée, chérie…

- Ben qu’est-ce que t’attends, beau bosse ? Tu crois peut-être que je vais me déshabiller toute seule ?

Les yeux noirs d’Alexander s’illuminèrent, et il avança ses mains vers la poitrine d’Hystéria, étendue de tout son long sur les oreillers et les coussins. Le nœud du corset se défit, puis il écarta les deux côtés pour desserer et contempla le spectacle. La démone l’attira soudain vers elle et passa les mains dans son dos, un air coquin sur le visage.

- Eh bah alors, Monsieur l’officier ? On ose pas ?

Cette phrase eut l’effet souhaité, et le Drow s’empressa d’enlever totalement le corset. Enfin, il essaya. Car il n’y arriva jamais. Hystéria dut supporter tout le poids du sergent qui s’était effondré sur elle sans un gémissement. Elle repoussa le corps inerte qui tomba sur le sol dans un bruit sourd, et essuya ses doigts tâchés de sang sur les draps de satin blanc avant de lui jeter un regard méprisant.

- Bouffon ! La prochaine fois, planque ton sabre avant de me monter ton gros bide dessus !…

Elle tenta en vain de resserer son corset, mais abandonna l’exercice après quelques minutes de lutte. Cela allait être un peu plus plongeant que d’habitude, c’était tout.
La démone se dirigea vers le bureau et le fouilla. Elle cherchait quelque chose. Elle cherchait un plan. Elle avait trouvé un plan. Hystéria déplia en entier la grande feuille de parchemin sur le tapis à même le sol. Bingo. C’était une carte du campement, avec ses tentes, ses ruelles de toile… Son regard écarlate s’arrêta vite sur un emplacement plus vaste que les autres. Elle touchait au but.

La succube sortit de la tente à grands pas, attrapant au passage une petite bouteille ambrée dont elle but le contenu en quelques gorgées. Elle traversa ainsi le campement, l’air décidé, ses grandes ailes rouges à demi repliées derrière son dos, si peu couverte dans la fraîcheur de cette nuit de fin d‘automne. Et tous les soldats se retournaient sur son passage sans que personne n’osât l’arrêter, comme sur celui d‘une riche princesse qui n’a pas été invitée à un bal. Elle marcha plusieurs minutes. Elle ne pensait pas que le camp était si grand… Sur ce qui ressemblait à l’allée principale, les deux rangées de tentes continuaient sur encore plusieurs centaines de mètres, de même que derrière elle…Ceet armée qui dormait là était-elle finalement un vrai danger pour Twotf ?
Bien vite, Hystéria stoppa devant une grande tente bleu foncé, plus grande encore que toutes les autres, et dont l’entrée était gardée par deux soldats en armes. La démone s’approcha d’eux et fit jouer ses charmes.

- Bonsoir, mes deux beaux et braves guerriers ! lança-t-elle en papillonnant des yeux.

- Halte ! On n’entre pas ! déclara l’un des deux hommes en barrant l’entrée de sa lance. Le Général Maykaël a demandé à n’être dérangé par personne.

- Eh bien je suis personne ! plaisanta Hystéria avant d’ajouter en faisant légèrement bâiller son corsage : Ne décevez pas une pauvre prisonnière envoyée ici pour lui faire « passer le temps »…

L’argument était imparable. Les deux pauvres gardes s’effacèrent pour laisser passer la belle démone, et le temps de pousser la porte de la tente, Hystéria était à l’intérieur. Elle fut tout d’abord frappée par le luxe ostentatoire qui y régnait : tout n’était qu’étoffes, peaux et dorures, tapis d’orient et marqueterie raffinée, que du superflu comme si la tente eût été celle d’un roi.

- Bonté divine… Regardez donc ce qui nous arrive, très cher ! Une déesse s’est perdue dans ma tente !

Hystéria remarqua alors le très bel homme élégamment assis sur un fauteuil recouvert de velours blanc qui tranchait avec la peau bleu gris perle de l’individu et ses yeux jaunes. Svelte et élancé, ils emblait avoir tout pour plaire, de ses fines jambes croisées à son nez aquilin en passant par sa bouche délicieusement charnue. Maykaël, le Général Drow, le responsable le plus haut qu’on pût trouver pour tout ce tapage. Il regardait la démone avec un air entre l’étonnement et l’émerveillement, comme fasciné. N’importe quelle femme serait tombée sous son charme au premier assaut. Mais Hystéria n’était pas n’importe quelle femme. C’était une femme en mission.

- Eh bien asseyez-vous, Mademoiselle… A qui ai-je l’honneur ? demanda-t-il d’une voix mielleuse à souhait.

- Hystéria, succube ardente, ex Archevalière de l’Ordre de Crystal, le Cygne Rouge, déclara une voix grave et envoûtante toute proche.

Ce ne fut qu’à ce moment là qu’Hystéria remarqua l’autre homme, assis de l’autre côté de la table. Grand, baraqué, tout aussi agréable à regarder, mais oh combien de fois plus connu et dangereux…

- Vous !

Rien d’autre ne put sortir de la bouche de la démone, dans un premier temps frappée par la stupeur. Elle recula d’un pas et prit appui contre un des piquets de la tente, tandis que Kaos la regardait avec un rictus qui ne laissait présager rien de bon.

- Kaos Luknakrok… cracha-t-elle en fusillant son interlocuteur du regard. Qu’est-ce que tu fiches ici, sale débris ?

- Non, qu’est-ce que TOI tu fiches ici, petite imbécile… renchérit Kaos, son terrible sourire toujours aux lèvres.

- Oh, vous vous connaissez ? demanda Maykaël d’une voix triste. Quel dommage… ne me dites pas que vous avez été amants ?

- Pas vraiment, non, murmura-t-elle d’une voix glaciale.

Entre Kaos et elle, c’était une histoire de marionnettes qui remontait à plus de trois siècles. Le démon avait en effet de terrible pouvoir de contrôler les gens à distance, ses « poupées », comme il les appelait. Un soir, alors qu’Hystéria avait été gravement blessée par la démone Givy, femme de glace et demi-sœur de Morganne, et ramenée en lieu sûr par le Géant Coriolan, son premier vrai amour, ce démon qu’elle ne connaissait alors pas l’avait surprise et attaquée, et, comme un venin, avait immissé son propre sang dans ses plaies. Depuis ce jour, elle était devenue comme une sorte d’esclave, de marionnette comme beaucoup de ses victimes. Et à chaque fois que la route des deux démons se croisait, il en résultait d’importants dégâts, matériels comme humains.

- Dans ce cas, je ne vois aucune raison pour que vous ne preniez pas place parmi nous ! déclara Maykaël, dévorant la démone du regard.

Sans détacher les yeux de Kaos, Hystéria avança doucement vers le siège vide à côté de celui du Général Drow, où elle s’assit, les jambes croisées. Sur la table devant elle était étalée une vaste carte, qu’elle ne mit pas longtemps à reconnaître comme étant celle de Twotf.

- Nous étions justement en train de décider du partage de la contrée, Kaos et moi, acheva Maykaël, ses yeux jaunes braqués sur la démone.

- Quel partage ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? demanda Hystéria, les sourcils froncés.

- Vous vous doutez que nous sommes en quelque sorte des « envahisseurs », très chère demoiselle. Ils emble que votre gouvernement veuille à tout prix éviter une guerre ouverte avec nous, donc… Nous avons décidé de privilégier la voix de la négociation avec l’émissaire qui nous a été envoyé, à savoir Kaos. Pour le moment.

- Vous plaisantez ? rit Hystéria. Kaos n’est…

*Tais toi. *

Elle s’interrompit soudain. La voix de Kaos avait résonné dans sa tête. C’était un ordre qu’elle ne pouvait ignorer, un ordre qui s’inscrivait dans son propre sang. Ainsi il avait ouvert les hostilités. Le dénouement, quoi qu’il serait, s’annonçait très mal.

- Kaos n’est ?… répéta Maykaël, surpris qu’Hystéria se soit ainsi coupée dans sa phrase.

- Sûrement encore qu’une insulte à mon encontre, proposa Kaos en haussant les épaules tout en lançant un regard meurtrier presque imperceptible à la démone.

- Eh bien… la nuit s’annonce joyeuse, dites-moi ! Au fait, très chère… Hystéria, puisque tel est votre nom, il me semble avoir omis de vous demander ce que nous vaut l’honneur de cette charmante visite ?

La belle démone ne cilla pas. Cependant…Que répondre ? Si Kaos n’avait pas été là, elle aurait tenté de faire subir au Général Drow le même sort que son subalterne, puis elle aurait pris les contrôle de l’armée et s’en serait servie pour renverser Capricorn, ce tyran qui, plus encore en ces temps sombres, n’était pas le bienvenu. Au point où elle en était… Si elle mentait sur ses intentions, Kaos serait assurément là pour la contredire, et il n’y avait pas photo sur la personne que la Général croirait. A ce stade, le combat allait être inévitable. Elle était prête. Elle releva alors son regard sang vers Maykaël, et sussura :

- Après avoir saigné votre gros sous officier, j’avais ma foi comme projet de vous égorger afin de semer la pagaille dans votre jolie armée. Car d’ailleurs, quoi qu’il pourra dire, il m’étonnerait fort que le gouvernement ait envoyé un démon de l’espèce de Kaos pour parlementer avec vous sur le sort de Twotf tout entier.

- Vous avez tué un de mes sous officiers ? Comment se fait-il que vous ayez pu vous introduire jusqu’ici ?… commença Maykaël, soudain arraché à sa contemplation.

- Maintenant je t’ordonne de cesser de bouger, espèce de sale morveuse, laisse moi te transformer en pantin désarticulé ! rugit soudain Kaos alors que son poing fusait dans l’estomac de la succube.

Hystéria poussa un gémissement déchirant sans pour autant bouger d’un pouce. Elle pouvait résister à la plupart des ordres de Kaos, mais celui-ci était d’une intensité telle qu’il l’écrasait, l’emprisonnait… Elle encaissa un autre coup, au visage cette fois, puis de nouveau dans le ventre… Elle sentait une douleur aigue la parcourir, comme à peu d’occasions. Elle était coincée, elle ne pouvait pas se défendre… Elle allait craquer. Déjà ses yeux rouges se voilaient tandis que Kaos continuer de la rouer de coups de plus en plus violents… Son conscient la quittait.

- Kaos… commença Maykaël qui s’était levé et regardait à présent la scène d’un air étrange. Kaos ! KAOS !

Mais il était trop tard. Il y eut une violente explosion et le démon fut propulsé avec une force inouïe à l’autre bout de la tente, emportant plusieurs piquets dans sa chute. La toile s’affaissa sur quelques mètres et recouvrit les trois protagonistes dans un bruit de déchirement sinistre.
Rien ne bougea pendant quelques secondes, puis Kaos émergea, furieux. Il avait oublié. Il avait oublié le point fort de cette stupide démone contre lui. Emprisonnée par cet ordre de ne pas bouger qui la tenait immobile face à la mort, son esprit avait alors tout déconnecté. Kaos n’avait plus aucune emprise sur l’esprit d’Hystéria, car l’esprit d’Hystéria pour un temps n’était plus. Elle était une fois de plus entrée dans l’une de ses fameuses crises d’hystérie qui lui avaient valu son prénom et une certaine renommée. Sous la toile de tente affaissée s’était réveillée une créature féroce qui n’avait d’humain que le corps, et dont les cates n’étaient guidés que par son instinct meurtrier.

La toile de tente se déchira et Maykaël émergea à son tour. Son expression avait changé : il n’était plus ce gentleman Drow toujours à l’affût d’une conquête. Tournant son regard jaune vers Kaos, il lui lança d’un ton sec :

- Que ce passe-t-il ? Je veux des explications immédiatement !

- Vous feriez mieux de laisser tomber, Général Maykaël, répondit le démon avec tout autant de fierté. Vous en la connaissez pas ! Dans l’état où elle se trouve à présent, elle serait capable de réduire tout votre campement à un gros tas de cendres…

Comme pour appuyer cette affirmation, la démone jaillit soudain dans un hurlement, ses deux grandes ailes rouges et sombres étendues des deux côtés de son dos, une expression carnassière sur le visage. Ses yeux flamboyaient d’une étrange façon, comme si les feux de l’enfer y brûlaient, et ses pupilles noires allongées comme celles d’un chat témoignaient de sa dangereuse démence.
Kaos poussa un juron et roula sur le côté juste à temps pour éviter une impressionnante boule de feu qui alla terminer sa course dans une tente voisine avec force dégâts. Le démon dégaina une épée qui étincela à la lueur de la lune, et sauta vers Hystéria avec un cri guerrier. La lame fusa et frappa violemment la succube au flanc gauche. Celle-ci tituba une seconde, puis, dans un élan de colère, bondit sur Kaos. Privée d’armes, elle s’accrocha sur son dos où elle planta les ongles dans la chair du démon avant d’enfoncer ses deux longues canines profondément dans sa carotide. Un filet de sang gicla, et Kaos, hurlant de rage et de douleur, s’arquebouta avant de l’attraper par les cheveux et de la décrocher de son propre dos meurtri. Il l’envoya fuser dans un piquet de la tente qui acheva alors de s’effondrer.

Maykaël assistait à la scène un peu sur le côté, les sourcils froncés. Que fabriquait donc Kaos ? Il allait sérieusement lui abîmer la démone… Autour du général, quelques soldats attirés par le bruit et le feu s’étaient regroupés, public d’un combat appelé à dégénérer si on le l’arrêtait pas.
Un fouet claqua dans l’air. Hystéria cria et se retourna, furieuse, pour soutenir le regard jaune posé sur elle. Maykaël le savait. La seule façon de vaincre un animal sauvage aux pouvoirs déconcertants, c’était de le dompter. Et c’était ce qu’il allait faire. Debout de toute sa hauteur au milieu des ruines de la tente, il caressait son long fouet de cuir, l’air insolent. Ses cheveux immaculés étaient détachés et volaient doucement derrière lui dans la brise nocturne. Un instant, un silence de mort s’effondra sur le campement, alors que tous les soldats s’étaient rassemblés autour du champ de bataille improvisé.
Un nouveau claquement de fouet mit le feu aux poudres. Hystéria se redressa à son tour et se mit à courir tête baissée vers Maykaël, détournant définitivement son attention de Kaos qui s’était mis en retrait, attendant de voir comment s’en tirerait le Général Drow. Celui ci donna un coup plus violent que les deux précédentes fois et se recula d’un pas, tandis que la démone s’arrêtait sous l’effet de cette nouvelle douleur. Elle lui lança un regard meurtrier et se mit à tourner en rond, comme une bête en cage, ne le quittant pas des yeux. Ce manège dura quelques instants, puis, sans crier gare, Hystéria bondit une nouvelle fois, les deux bras tendus devant elle, s’apprêtant à lancer une gerbe de feu. Plus rapide et agile que cet animal guidé par son seul instinct, Maykaël bondit alors de côté, faisant claquer son fouet qui alla solidement s’enrouler autour des poignets de la démone, puis la tira d’un coup sec vers lui. Hystéria perdit l’équilibre et culbuta vers l’avant, ce qui eut pour effet de dévier la trajectoire de la gerbe de feu. Celle-ci alla se perdre dans la toile de tente au sol, qui s‘embrasa rapidement, éclairant l’assistance des guerriers de son éclat orangé. Maykaël libéra la longue lanière de cuir des minces poignets de la succube et frappa plusieurs fois pour qu’elle se relevât et fît face.

La lutte dura ainsi plusieurs heures, presque jusqu’à l’aube, sans que les coups de fouet ne diminuassent d’intensité. Peu à peu, Maykaël sentait la démone perdre de la force, commencer à fatiguer. Il réussit à la coincer entre le bureau retourné et un des morceaux encore en place du grand lit à baldaquin. Il n’y avait plus d’issue possible pour la succube. Blottie dans ce coin, elle regardait de ses yeux de feu le Drow s’avancer doucement, comme on s‘approche pour caresser un chat apeuré. Pas à pas, Maykaël réduisait la distance qui le séparait de sa récompense, le fouet prêt à frapper serré dans sa main droite, la main gauche tendue devant lui. Quand ses doigts entrèrent en contact avec la peau brûlante de la démone, celle ci frissonna mais ne ronchonna pas. Elle avait cédé. Il avait gagné. Hystéria ferma les yeux et se laissa glisser sur le sol, épuisée. Sa poitrine se soulevait et se baissait en cadence sous le regard glorieux du général Drow.
Se tournant vers un des gardes qui surveillait l’ancienne entrée de la tente dévastée, il ordonna, un air pervers sur le visage :

- Disperse les troupes, personne n’a rien à faire ici. J’ai encore beaucoup à faire aveec cette demoiselle

Chapitre XIX_ Réunion au sommet.

Une certaine agitation régnait dans le grand bureau du Gardien. Capricorn, vautré dans son fauteuil, tripotait pensivement la chaîne et des deux gros pendentifs vides qu’il avait trouvés en fouillant les tiroirs, tout en écoutant d’une oreille distraite les délibérations animées des trois personnes en présence, assises autour de son bureau.

Unruil, le commandant de la milice. Fils de Merlin, petit-fils d’Unruil de Taur Lesgalen, lui même dans le passé Archevalier à l’Ordre de Crystal puis représentant un peu trop actif de la race humaine au grand conseil de Twotf à cette époque résolue. A présent, Unruil le petit-fils avait obtenu le grade de Commandant de la milice, peut-être à cause de son passé familial glorieux, mais sûrement pas du fait de ses compétences militaires.
Nagro, un imposant homme moustachu, le terrible responsable du Pénitencier de Twotf. De nombreuses fois jugé pour meurtres, viols, détournement d’importantes sommes d’argent et de vies humaines, eut toujours assez de relations dans de sombres milieux du sénat pour se faire acquitter. La rumeur courait qu’il tentait depuis quelques temps de remettre sur pied la Venenum Deleo Pax, l’ancienne mafia twotfienne, détruite par un puissant démon à l’époque de Crystal Nyela.
Iguel, bien trop emporté pour être aimé de tous, le maire de Carlotta, un elfe mage. Lui aussi fut mêlé à l’Ordre de Crystal au temps des Princesses, et même dit-on aux Cygnes rouges, mené par LE cygne rouge, la démone Archevalière Hystéria, qu’il estimait beaucoup malgré son propre retournement. Il avait obtenu la majorité absolue aux dernières élections municipales en écrasant ses adversaires avec une incroyable aisance.

Ces trois officiels et le tyran menaient des conversations assez violentes sous le regard de dédain de Morganne, qui, en retrait, ne perdait rien de leurs phrases abjectes. A plusieurs reprises elle aurait pu avoir l’occasion de tuer Capricorn, mais de toutes parts, la milice à la botte de l’albinos patrouillait dans les couloirs. De plus, elle avait reçu une lettre formelle de l’ancien Gardien Adüstyo, signée par Mystic et Nocturn : le tyran devait être jugé. Principes démocratiques… Qu’en avait-elle à faire, elle ? Trop rien. « Le tuer, l’assassiner de la sorte, ce serait jour son jeu », écrivait l’Elfe brun dans son envoi. Oui mais au moins… Le tuer c’était s’assurer qu’il ne s’échapperait pas entre sa capture et son jugement. On pourrait bien le mettre à mort une fois refroidi, cela reviendrait au même. Car jour après jour, Capricorn devenait de plus en plus insupportable, et si la rebellion de l’Ordre de Crystal ne faisait pas quelque chose dans les semaines à venir, elle finirait par craquer et son bras, sans faire exprès, viendrait à l’égorger.

- Non, vous n’y êtes pas ! vociféra la voix de Nagro, tonitruante et à la mesure de sa corpulence. Autant on a retrouvé le cadavre du grand balèze dans les décombres, autant lui, on n’en a aucune trace.

- J’avais compris qu’il s’était échappé, merci… siffla Capricorn froidement. Mais honnêtement, que nous importe la tête d’un sale démon ? La ville ne commence qu’à peine à être épouillée. Lui n’est qu’un terroriste de pacotille, il ne vaut rien. D’ailleurs… cela fait bien un mois que le pénitencier a été attaqué, comment cela se fait qu’il n’ait pas encore été retrouvé ? Après tous les avis de recherches qu’avait placardé cet imbécile d’Adüstyo ?

- C’est que… Il est plus malin qu’on ne le croit, se justifia le gros homme, roulant nerveusement ses « r ». L’attaque était organisée, et si l’archange, là, euh, Saraka, la meneuse du clan que nous avons anéanti, si elle est morte, c’était pour le laisser s’échapper… C’est bien qu’il doit valoir quelque chose. Et puis quelqu’un d’autre l’a bien aidé à s’enfuir. On a dû vous parler de la disparition de la brigade de mages de la milice… de plus, les prélèvement sanguins qu’on lui a fait lors de la torture ne trompent pas : il est surpuissant… Il en reste peu des comme lui, à Twotf. Ce sont les héritiers de l’ancien Twoft, ceux du temps des princesses, ils ont leurs pouvoirs trop développés pour que nous les laissions. Les anciens gouvernements ne les ont que trop délaissés. Mais il en reste. Beaucoup. Les prisonniers, mes geôliers me disent qu’ils en connaissent, des survivants de ces temps. A Brocéliande, à Taur, encore à Pyrathia…Et ce seront ceux-là qui se lèverons contre vous.

Morganne fronça les sourcils. C’était de Laar qu’ils parlaient. De Mystic. De Nocturn. D’elle ! De tous ceux du début, du Twotf de l’après grande Guerre, les recollonisateurs de Twotf, tous d’horizons différents, qui avaient de nouveau peuplé une terre stérile et apportés leurs pouvoirs. Après le grand massacre des elfes par May Raven au centre du monde, tout avait changé. Car c’était là que tout avait commencé. Les démons avaient été lâchement accusés, eux qui, malgré tout, avaient apportés une grande aide à la reconstruction. Puis la haine systématique avait commencé. Avec la révolution, tout s’était accentué. On avait prôné une liberté bafouée, on avait chassé les dieux de leurs temples, détruit toute personne pouvant avoir assez de pouvoirs pour asservir la contrée… On ne voulait pas recommencer les mêmes erreurs.

Un rire clair résonna dans le bureau et tous les regards se tournèrent vers Iguel dont les yeux brillaient.

- Mais mes pauvres, il est trop tard ! Ne me dites pas que vous êtes aveugles, tous les soirs, à la flamme qui brûle à la plus haute tour du château maudit de l’Ordre ? Cette lueur est un nouvel espoir pour les populations que vous asservissez, Capricorn. Le centre d’attraction des démons. Un aimant où tout le monde porte les yeux ! Les puissants, comme vous les appelez si bien, laissez moi vous dire qu’ils sont tous là bas. Il n’y a aucun doute à avoir. J’ai connu l’époque de l’Archevalière Hystéria. Et je peux vous assurer que même si longtemps les gens l’ont cru, elle est loin d‘être morte. Le révolutionnaire Yvan n’a pas cherché où il fallait à l’époque. Car ce feu qui consume les cœurs de tous vos opprimés à Twotf, très cher Gardien, ce feu c’est le sien.

- M’est avis que vous parlez trop, Iguel… commença Capricorn en se redressant dans son fauteuil, ses yeux dépareillés luisant d’une étrange haine. Je le sais, ce qui se prépare dans ce château. Mais laissez-moi vous dire une chose. J’ai une armée à mes pieds bien plus puissante qu’eux. C’est avec les épées et les catapultes qu’elle les écrasera, et eux, avec leurs pouvoirs de pacotille, ils ne pourront rien contre moi. On les a trop massacrés dans le passé pour qu’ils soient assez nombreux pour nous faire plier. Et le reste de la population m’obéira.

- Il me semble pourtant que vous soyez parti du mauvais pied, très cher Capricorn…déclara Iguel avec un rictus. Cela ne marche pas comme ça avec le peuple. Le peuple ne veut pas d’un tyran sanguinaire. Le peuple veut de quelqu’un qui les comprenne, de quelqu’un qui soit à leur écoute, et qui les satisfasse. Vous avez pris le pouvoir par la force, l’opinion publique est contre vous. L’opinion publique est contre votre autorité, contre votre guerre. Vous ne l’avez pas encore dans votre poche, et tant que ce ne sera pas le cas, vous aurez tout à craindre du soulèvement rebelle.

- Et, en parlant de guerre, le coupa Unruil, comme pour changer le cours de la conversation qui prenait un bien mauvais tournant, qu’en est-il de cette armée… Enfin… je respecte votre idée de n’en piper mot à la population de Carlotta, cependant…Avez-vous plus d’informations à son sujet ?

- Bien sûr, répliqua Capricorn d’une voix glaciale, non sans fusiller Iguel du regard, lui indiquant sans doute qu’il n’en avait pas fini avec lui. Je reçois chaque jour une nouvelle missive de Marwin, qui est parti parlementer et espionner dans le camp Drow. C’est une armée tout à fait bénine. Des rigolos qui prétendent nous attaquer. Il m’a indiqué que les troupes comptaient à peine cinq cents têtes. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter de ça. Je pense plutôt que c’est la providence qui nous les envoie, voyez-vous ? Nous n’allons rien faire. Rester les bras croisés. Les Drows sont postés sur le désert rouge, juste devant Pyrathia. Il est impossible pour les résistants de l’Ordre de ne pas les voir. Nous allons leur laisser ce travail, et tout nous en sera bénéfique : ils sont un peu forts, il détruiront les Drows et nous en serons débarrassés, en même temps qu’une belle clique de démons de chez nous, morts au combat. Quant au peuple de Twotf… Il ne réclame pas de guerre, n’est-ce pas Iguel ? ajouta le Tyran d’un ton moqueur. Alors nous allons lui offrir du spectacle. Du grand spectacle. Le Palais de Glace a besoin de resservir.

Alors que Capricorn esquissait un sourire carnassier, la porte s’ouvrit et la secrétaire parut, encore plus retournée que d’habitude, comme si elle devait annoncer sa propre mort. Mais ce n’était pas loin. Sa voix résonna, aigue et fluette dans la grande pièce, alors que tous les yeux se tournaient vers elle.

- Pardonnez-moi de ne pas avoir frappé, Monsieur Capricorn… Mais c’est que… Il y a des gens qui vous demandent, en bas. C’est très important. On a retrouvé un cadavre dans les égouts de la rue Avaryel… Et il semblerait que…Enfin c’est ce qu’ils ont dit : que cela « allait sûrement changer ‘quelque peu’ le cours des évènements ».


*

- Où l'avez-vous trouvé ?

- Il était là, coincé dans la gorge de l'égout... Les gens nous ont alerté d'abord, vous comprenez, à cause de l'odeur... Un cadavre comme ça qui absorbe toutes les eux d'écoulement et amoché de la sorte, ça sent pas la rose.

Capricorn eut une grimace de dégoût alors que les employés de la section morgue de l'hopital de Twotf enlevaient le drap qui recouvrait le cadavre du malheureux qu'on venait de sortir de son trou. La pourriture avait profondément pénétré sa chair putréfiée, et de son visage on ne pouvait reconnaître qu'une touffe de cheveux blonds et épars. L'odeur était abominable. Le brancard était posé sur le pavé, sur le lieu même de la découverte, et on avait dressé des cordons de sécurité histoire de décourager les curieux, même si le couvre feu était largement passé et qu'il n'y avait de toute façon personne dans la petite ruelle à cette heure de la nuit.

- Et pourquoi diantre m'avez-vous fait venir, bande d'abrutis ? cracha Capricorn, détournant le regard des restes peu avenants entassés dans le brancard, et sortant un mouchoir de sa poche qu'il appliqua contre son nez. Je n’ai que faire d’un cadavre !

- Nous avons commencé l'autopsie, continua le médecin légiste, un humain mal rasé flanqué d'une énorme paire de lunettes. A présent, nous en sommes certains, il s'agit bien d'un Elfe, d'environ cent dix ans, assez corpulent bien que le meurtrier -puisque c'est un meurtre, cela ne fait plus aucun doute- l'ait tailladé de toutes parts et salement dépecé, et de petite taille. Nous avons trouvé ça dans la poche de son pardessus.

Le Gardien tendit la main vers le petit portefeuille que lui tendait le médecin légiste sans dissimuler son profond dégoût et l'attrapa. En touchant le petit morceau de cuir le moins possible, il l'ouvrit et découvrit à l'intérieur une foule de papiers d'identité humides. Soudain, son visage sembla se liquéfier, et serait devenu plus pâle encore s'il n'avait pas déjà été blanc comme neige.
Puis son expression changea. Il serra les dents et balança le tour sur le sol, en pleine fureur.

- MERDE DE MERDE DE MERDE DE BORDEL DE...

Morganne regarda la scène sans ciller. Décidément. Il aurait fallut enfermer ce bouffon dès qu'il était arrivé à Twotf et qu'il avait fait mine de mettre son nez dans les affaires de l'état, à savoir un long moment avant. Ils s'était d'ailleurs plusieurs fois croisés lors des conseils, se rappela la fée. Mais lui, il ne semblait pas s'en soucier. Sans doute à l'époque était-il trop préoccupé par sa rengaine envers le conseil qui ne lui avait donné qu'un simple rôle de messager.
La jeune femme se dirigea à grands pas de ses longues et minces jambes, et se baissa pour ramasser le portefeuille. Ah oui. En effet.

Marwin Elffuos

Morganne fronça les sourcils et tourna la tête vers le médecin légiste, sans porter la moindre attention à Capricorn qui s'était appuyé contre le mur pour ne pas tomber de nausée.

- Vous savez depuis combien de temps il est mort ?

- Hum... Oui, à peu près. Je dirais deux ou trois semaines. Peut-être même un peu plus. Mais c'est dur à dire, vous savez, il a été lacéré puis laissé macérer dans des égoûts tout ce temps !

Morganne fronça les sourcils de plus belle et regarda Capricorn qui se tassait encore plus sur lui-même.

- Je crois qu'il faut revoir vos plans, Gardien. Car si Marwin croupit dans les eux troubles des égouts de Twotf depuis tout ce temps, il y a une question qu'il faut se poser : qui donc arrange ses affaires avec le chef des Drows pendant que nous sommes là à contempler ce machabé ?

CHAPITRE XVIII_ Les Catacombes.

- Nous en sommes à combien ? demanda Mystic à Nocturn en examinant une épée un peu rouillée.

- Eh bien, en comptant le groupe de démons de ce matin et les trois Elfes de Taur, cent quatre vingt-cinq exactement.

- Cent quatre vingt-cinq ? C’est peu… C’est trop peu !

Les deux jeunes femmes s’étaient installées dans l’armurerie du château, peut-être pour fuir quelque peu l’effervescence que connaissait l’Ordre en ces temps troublés. Chaque nuit, la lumière était allumée au sommet du donjon. Et chaque nuit, la forteresse grise attirait toujours plus de monde. L’avant-veille, douze personnes avaient frappé à la porte du château, seize la veille… Mais c’était une bien petite armée qui s’était constituée entre les murs épais de l’Ordre de Crystal. Pour la plupart, des démons de Pyrathia, créatures errantes en quête de but ayant de la haine à revendre envers le gouvernement, et puis quelques Elfes de Taur Lesgalen, des habitants de Wizardend, sans parler de la communauté de la vallée du centre et qui ne constituait pas une maigre partie de la population Twotfienne. Et tout ce petit monde avait élu domicile dans l’enceinte du château. Des tentes avaient été montées sur le champ derrière l’édifice, où avaient jadis eu lieu les épreuves d’admission à l’Ordre, surveillées et organisées par l’archevalière Hystéria. On avait installé les enfants et les mères quia avaient fui Carlotta à cause des nouvelles réformes dans la grande salle commune, où un grand bivouac avait été monté. Et chaque jour, leur nombre grandissait…

- Tu es dure, Mystic ! fit remarquer Nocturn. Cent quatre vingt-cinq guerriers en état de se battre, c’est tout de même pas mal !

- Mais nous n’avons aucune idée du nombre qu’ils sont, au désert rouge. Peut-être mille. Peut-être dix mille ! Hystéria n’est pas réapparue, je m’inquiète sur ce qu’elle est devenue. De plus, il nous faudra aussi des hommes pour libérer Carlotta de Capricorn.

- Carlotta n’est pas un souci. Quand Morganne aura trouvé le moment propice pour mettre Capricorn hors d’état de nuire, la milice sera à nos côtés. Et ça, ça fera un paquet d’hommes en plus !

Mystic soupira et reposa l’épée sur l’étagère avec les autres, puis elle se tourna vers Nocturn et hocha la tête.

- Nous n’avons pas suffisamment d’armes, en plus. J’ai compté les épées et autres lames. Tout au plus, il y en a pour une cinquantaine de personnes. Avec les prochains arrivages, nous serons totalement submergés. Tout le monde ne possède pas d’épée…

- Ce n’est pas un problème ! Nous n’avons qu’à nous en procurer, déclara Nocturn en se levant, faisant voleter sa longue chevelure noire. Nous avons dix mille écus dans la caisse de l’ordre ! Autant nous en servir, non ?

- Tu as raison. Tu sais si Cestor tient toujours boutique à la rue commerçante ?

- Non ! cela fait bien longtemps que son échoppe est désaffectée. A la révolution, il l’a quittée pour s’établir définitivement dans les catacombes de Carlotta. Elles sont facilement accessibles par les souterrains.

- Bien.

*

L’endroit était sombre et humide, comme il fallait s‘y attendre pour des catacombes. Sur chaque mur, s’entassaient, rangés en lignes, des centaines et des centaines de crânes humains, les orbites sombres et ouvertes sur l’éternité de la mort. Mystic avançait lentement, le regard parcourant l’étrange décor dans lequel elle avait atterri. Les catacombes de Twotf devaient être truffées de pièges en tous genre… Elle ne pouvait se détacher des murs de pierre humides, non pas par inquiétude, mais par pur esprit pratique : un piège était plus facile à désarçonner avant d’être enclenché, et il était utile de se garder en vie, au moins jusqu’à la bataille qui s‘annonçait, si elle devait avoir lieu. Mais il fallait encore voir contre qui. Contre les Drows postés à la frontière de Pyrathia ? Ou alors contre la milice et le gouvernement ? De toutes manières, il fallait se préparer. Et pour vaincre, il fallait déjà posséder des outils adéquats. Ce qui n’était pas encore le cas. Mais cela ne saurait tarder…

Mystic continua son avancée à travers les sombres catacombes, simplement éclairée d’une torche qui commençait à fatiguer ,et guidée par sa vue aiguisée. Elle sentait avec dégoût ses ailes frotter contre le plafond bas du couloir dans lequel elle se trouvait. Avait-elle encore beaucoup à marcher ? D’années en années, Cestor s’était enfoncé de plus en plus loin dans les profondeurs du sous-sol de la ville, fuyant la foule pour pratiquer son art à sa guise dans le calme. Mais cela n’attirait pas spécialement une foule de clients…Mystic avait déjà compté cinq kilomètres à travers le labyrinthe des catacombes jusqu’à présent. Combien allait-elle encore devoir en parcourir ?
Au détour du couloir, alors qu’elle avait renoncé à tenir sa torche qui avait achevé de se consumer, brûlant le bout des doigts de l’ange, son regard s’arrêta sur une lueur orangée qui partait d’une bifurcation creusée dans la roche. Prudente, elle tourna à son tour, suivant la courbe du couloir. Là, tout était mieux éclairé. De petites bougies brûlaient dans les crânes empilés aux murs, donnant à l’endroit un air assez effrayant. Mais Mystic n’était pas perturbée le moins du monde. Peu de choses dans sa vie avaient réussi à faire dresser les cheveux de sa nuque… Et ce n’était sûrement pas quelques crânes humains éclairés façon Halloween qui allaient prétendre à lui faire peur…
Elle continua son chemin du même pas décidé, et déboucha bientôt dans une salle incroyable. Elle était tout bonnement immense, aussi vaste qu’une église, et recouverte sur presque toute l’étendue de ses murs de pierre par des crânes et des ossements en tout genres. Sur le mur du fond, se dressait une étagère impressionnante, croulant sous un fatras incroyable d’épées, dagues, sabres, katanas, côtes de maille, et autres armes et protections. Une forge monumentale perçait la roche à droitd e la salle, et les feux de l’enfer semblaient y brûler. La chaleur se faisait ressentir, étouffante, de l’entrée de l’endroit, à tel point que dans un premier temps Mystic en eut le souffle coupé. Reprenant une bouffée d’air, elle s’avança dans l’immense salle, regardant un peu autour d’elle. Il ne semblait pas y avoir grand monde. Personne, en fait. Seul le bruit incessant du feu ronflant dans la forge se faisait entendre, et un cliquetis régulier dans le lointain. La belle ange fit quelques pas de plus et se rendit compte qu’elle s’était trompée. Sur un surplomb creusé dans le plafond hérissé de stalactites de la grotte, elle aperçut une large silhouette qui se mouvait en cadence, synchronisée avec les cliquetis. A mieux la regarder, il s’agissait d’un homme tenant dans sa main un marteau impressionnant qui faisait fuser nombre d’étincelles à chaque coup donné. L’homme ne semblait pas l’avoir remarquée.

Mystic décida qu’elle n’allait pas le déranger, et en profita pour faire le tour des équipements et examiner les armes. Les lames étaient parfaites, forgées dans un acier pur et luisant, qui semblait pouvoir résister à des siècles d’utilisation intense, de combats et de pluie. Elles étaient toutes alignées parfaitement, de la plus longue à la plus courte, et le feu ronflant de l’immense forge se reflétait dans le métal argenté, faisant miroiter les faces. L’ange avança la main et prit une arme de taille à peu près normale. Le poids était parfait, tout comme l’équilibre, et le tranchant était aiguisé avec soin. L’épée était ornée sur la garde de pierres précieuses pourpres et de fines gravures, qui témoignaient du coup de main de maître du forgeron.

- Je peux vous aider ?

Mystic sursauta et se retourna précipitamment pour faire face à un grand homme assez baraqué et qui la toisait en essuyant la sueur de son front d’une main à l’aide d’un mouchoir plus très blanc, et tenant un énorme marteau dans l’autre.

- Vous êtes Cestor, le forgeron ? finit-elle par demander d’une voix décidée.

- Celui-là même, répondit l’homme – Cestor – en jetant négligemment son mouchoir sur un établi de bois brut avant d’attraper une épée à moitié finie de commencer à la marteler à l’aide du marteau, ignorant royalement l’ange qui perdait pacience.

Mystic le suivit, les main sur les hanches. Se fichait-il d’elle ? Elle n’avait sûrement pas écumé les catacombes pour se faire tourner le dos de la sorte. Cela n’allait sûrement pas se passer comme ça, non. Elle se planta devant Cestor, qui, impassible, avait continué de marteler la lame rougeoyante de l’épée. Celui-ci ne releva pas le regard. Mais qu’avait-il, cet ermite-sous-cave, à renier le client ? Elle allait lui montrer, elle, à cet impoli…
Un « clang ! » plus puissant et clair que les autres avait retenti dans l’immense salle. Mystic, la belle épée encore dans les mains venait de frapper la lame de toutes ses forces en même temps que Cestor dans un jet d’étincelles. Le forgeron releva vers elle un regard noir.

- Que voulez-vous ? articula-t-il d’un voix sèche, dans un accent agréable.

- Je veux qu’on s’occupe de moi parce que je ne me suis pas tapée dix bornes dans les catacombes pour rien.

- Je crains que vous vous êtres adressée au mauvais endroit.

Mystic lui stoppa la main alors qu’il allait recommencer à marteler la lame, et le regarda droit dans les yeux.

- J’ai une commande à adresser. Vous n’étiez pas si renfermé, avant, Cestor. Vous étiez contre le désordre, pour la patrie… Il se trouve qu’à présent la patrie est en danger.

- Quel dommage. Les temps ont changé.

- Cestor ! Un tyran a pris possession de la Chambre, une armée dont le nombre de têtes nous est inconnu s’est posée aux portes de Pyrathia, un effroyable génocide a été organisé pour rayer définitivement la race des démons de la surface de Twotf…

- Certes ! la coupa le forgeron. Que puis-je donc faire pour vous ?

- Il me faudrait des armes, le même nombre de casques, et je n’ai que dix mille écus, acheva Mystic de la même voix décidée.

- Est-ce tout ? demanda le grand homme ironiquement.

Mystic fit la moue et haussa les épaules, puis un sourire mystérieux se dessina sur ses lèvres charnues.

- Je veux aussi que vous nous livriez à l’Ordre par les souterrains et que vous entraîniez mon armée, Cestor. J’ai besoin du meilleur.

Le forgeron se pencha vers Mystic en plissant les yeux et murmura :

- Et pourquoi devrais-je faire cela ?

- Je vous promets trois millions d’écus si vos armes et votre entraînement nous mènent à la victoire, argumenta Mystic.

- Gardez votre argent, je n’en ai cure. Ce problème ne me concerne pas. Twotf ne me concerne pas. Si je suis ici c’est pour être à l’abri de ce genre d’histoires. Allez-vous en.

L’ange soupira. Ce n’était pas gagné d’avance. Mais elle vaincrait. Elle avait toujours raison. Elle avait toujours vaincu. Cestor avait recommencé de frapper la lame avec force. Chaque coup de son marteau résonnait dans la salle et faisait jaillir des étincelles aussi rouges que le métal de la forge. Mystic regarda un instant le front de l’homme, plissé par l’effort et la concentration, éclairé de cette lumière diffuse et orangée des feux. Elle le savait, il ne cèderait pas. Pas plus qu’elle.

- Cestor, je voudrais que vous aussi vous cessiez. Il me semble que le client est roi, et que je mérite un peu plus d’attention que vous ne m’en donnez en ce moment. CESTOR !

Sa voix avait recouvert le brouhaha du marteau, et ses yeux gris flamboyaient. Cestor se releva alors de toute sa hauteur, ce qui n’était pas peu dire, et reposa son marteau à côté de l’imposante enclume.

- Vous êtes têtue, constata-t-il d’une voix neutre.

- Encore plus que vous ne le croyez. Encore plus que vous.

- Je ne me mêlerai pas de vos affaires, trancha-t-il.

- Ce sont les affaires de toute âme vivant à Twotf, Cestor. Si vous n’êtres pas avez nous, alors vous êtes avec eux. Et si vous êtes avec eux, vous êtes un ennemi de toute âme vivant à Twotf.

- Je ne suis avec personne, répondit-il en haussant les épaules.

- Il vous faut choisir un camp, déclara Mystic, la tête haute et les bras croisés. Je viens vous voir en vous laissant le choix. Eux, tôt ou tard, ne prendront pas cette peine, je peux vous l’assurer.

- Et ?… Et ?… J’ai vécu pire. Bien pire. Bien plus que vous, il m’est avis. Je me suis plus d’une fois battu de toute mon âme, et vous, en récapitulation, vous me proposez un marché : je vous fournis armes et conseils, je risque ma vie à découvert, je m’expose à une destruction pour…De l’argent ?

- Non. Pour la liberté. Pour la vie. Pour la gloire et le salut de Twotf.
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CHAPITRE XVII_ Garde du corps

- Et donc, vous êtes une Elfe, c’est bien cela ? Rappelez-moi votre nom, je vous prie, redemanda distraitement Capricorn, griffonnant des notes sur un morceau de parchemin.

- Oui, une Elfe… Je m’appelle Morganne.

- Morganne ? C’est un nom de fée, ça…

- Ah non, je vous assure. Ce ne sont que des préjugés.

- Eh bien ! Il est heureux pour vous qu’Undomiel soit parvenue à me convaincre de vous prendre, sinon vous seriez restée à la porte. Je n’estime pas avoir besoin d’une garde du corps. Il m’est avis qu’un homme serait bien mieux pour cette fonction.

- Je peux vous assurer du contraire, Monsieur. Celui qui me tuera n’est pas né.

« Et bien sûr qu’Undo a insisté, crétin… J’cours pas après rester à côté de toi toute ma vie. », pensa Morganne, se retenant de serrer les poings et de sauter sur le tyran pour lui enfoncer ses bouts de papier dans les yeux.
La veille, elle avait suivi les conseils de Maestro et était partie à la recherche d’Undomiel, au Palais des conseils. Celle-ci, prenant connaissance de la mission de la fée, lui avait déniché un travail de garde du corps pour le compte de Capricorn. Dans cette nouvelle fonction, elle ne pouvait pas être plus près de l’homme ! Mais ce travail la dégoûtait profondément. Rien que le fait de penser qu’elle devait protéger un tel salaud lui donnait la nausée.

- Monsieur, si je peux me permettre…miauda une voix, à l’autre bout de la pièce.

Morganne se retourna en même temps que Capricorn relevait la tête de sa feuille, un air entre la surprise et le pincement sur le visage, pour regarder la secrétaire qui avait passé la tête dans l’embrasure de l’imposante porte.

- Oui, quoi ? demanda-t-il d’un air excédé, reposant la plume dans l’encrier avec précautions.

- Les ministres et les sénateurs vous attendent, Monsieur. Le conseil était fixé à seize heures, et cela fait trois quarts d’heure qu’il aurait dû débuter. Tout le monde s’impatiente…

- Peste soit des politiciens ! cracha l’albinos avant de se lever avec mauvaise humeur. Bon, vous, suivez-moi, ajouta-t-il à l’adresse de Morganne.

Elle se retint de lui lancer un regard noir dont elle avait le secret. Qui était-il, cet abruti, pour lui donner ainsi des ordres, à elle, la grande prêtresse d’Avalon, une des âmes les plus puissantes de tout Twotf ? Elle enrageait de ne pas pouvoir répliquer….
Finalement, elle resserra la ceinture de son katana autour de ses fines hanches et le suivit sans broncher, effleurant la pauvre secrétaire qui frémit sur son passage. Pas très bavard, le Capricorn ! Il avançait d’un pas rapide, sans dire un mot ni lui adresser le moindre regard. Un couloir qui semblait sans fin s‘étalait sous leurs pas, et le claquement des bottes de la fée se répercutait de façon régulière en échos contre le marbre blanc du sol. Morganne se rendit compte à quel point le temple était luxueux : les murs immaculés étaient ornés de tableaux aux cadres d’or, représentant les paysages variés de Twotf, des landes rouges de Pyrathia aux luxuriantes pentes de la vallée du centre, la première princesse de la lignée des Crystal, Yvan, le chef de la révolution, des scènes mythologiques… Sans compter les bustes de personnalités célèbres, les vases précieux sur leur piédestal, les trophées… Toute l’histoire de Twotf répartie sur les murs d’un couloir.

Tout à coup, Capricorn bifurqua vers une porte de métal sculpté et sortit une petite clé de sa poche, qu’il introduit dans la serrure. Il y eut trois déclics, et l’imposante masse pivota sur ses gonds sans un bruit, laissant le passage à un sombre corridor. L’albinos entra, Morganne sur ses talons, et referma la porte derrière eux. Alors une centaine de torches s’alluma d’un coup, révélant le singulier décor qui les entourait. Car c’était bien ainsi qu’on aurait pu le définir : un décor. Ou plutôt, des coulisses. Les gigantesques coulisses de l’amphithéâtre de la Chambre Pourpre… Sous leurs pieds, s’étalait un impressionnant dédale d’escaliers, de ponts de pierre assemblés avec complexité. Sur près de cinquante mètres de largeur et autant de hauteur, construit entre deux murs espacés de trois mètres à peine, l’immense échafaudage permettait l’accès aux balcons des ministres, petites niches dans la pierre du mur. Ces ouvertures répandaient une lueur venue de l’intérieur de la salle qui aidait les torches à éclairer l’espèce de couloir dans lequel les deux personnes se trouvaient, si mince et tellement profond.
Sans attendre son garde du corps, Capricorn emprunta une passerelle étroite, puis un escalier qui descendait dans les sombres profondeurs de l’étrange espace. Au bout de quelques instants de déambulation, il tourna une dernière fois, et Morganne, qui s’était habituée à la pénombre de l’endroit, dut plisser les yeux pour ne pas être éblouie. Alors qu’elle entrait à son tour sur le balconnet du Gardien, elle ne put réprimer un hoquet d’admiration devant le spectacle qui s’étendait tout autour d’elle.
L’amphithéâtre dépassait toutes les proportions d’elle avait pu lui imaginer : il était tout simplement titanesque. A une centaine de mètres devant elle s’étendaient les bureaux et larges fauteuils pourpres de tous les sénateurs, à peine une centaine, mais qui paraissaient au moins mille. De son point, la vue était époustouflante, et on croyait flotter sur un nuage au dessus de tous. Même les ministres sur leur balcon paraissaient insignifiants, comme de vulgaires insectes.

Leur arrivée fut saluée par un silence des plus complets. En un instant, tous les murmures se furent tus et les regards se braquèrent vers le grand albinos aux yeux dépareillés. C’était donc lui… Bien sûr, Capricorn, le ministre de l’intérieur, nouveau tyran de Twotf ! Et alors que le nouveau gouverneur prenait confortablement place dans le fauteuil qui était à présent sien, tous les sénateurs avaient relevé la tête. Un conseil fort agité était sur le point de débuter…

« La parole est accordée à Alpha, ministre de l’Economie et des Finances », annonça la voix féminine.

- Eh bien, Monsieur Capricorn, je crois que vous nous devez à tous certaines petites explications, vous ne croyez pas ? demanda ladite Alpha, une jeune elfe aux cheveux noirs et aux yeux d’un bleu limpide, d’une voix chargée d’ironie, fusillant l’albinos du regard depuis son balcon situé plusieurs mètres en contrebas.

Celui-ci réprima un bâillement, et, affalé dans son fauteuil, étira les lèvres d’un rictus inquiétant.

- Vous avez raison, très chère ! Je vais vous expliquer à tous ce qu’à présent je suis et ce que vous êtes, car je crois que le message est mal passé. Oh, bien sûr ce n’est pas votre faute, non. Il y a eu un… disons, un incident, quelques jours de cela. Et je crains que malheureusement que votre cher Adüstyo, Gardien estimé de nous tous, n’est plus en mesure d’assurer ses hautes fonctions. C’est pourquoi je vous prie de bien vouloir comprendre ma place à présent. Je commande. Vous exécutez. Vous voyez au fond, c’est très simple. Vous ne trouvez pas ?

Une rumeur indignée parcourut l’assemblée des sénateurs. Bien sûr, ils avaient compris bien longtemps de cela que Capricorn s’inscrivait en dictateur. Mais l’information était tellement énorme qu’elle n’avait pas réussi à passer. On voulait continuer de croire que le Gardien avait été collé au lit par une méchante blessure qu’il se serait faite par accident, et que le ministre de l’intérieur avait fait un amendement dans son dos, qui serait bien vite supprimé. Mais là… Les craintes avaient été mises à nues, et renforcées. Après plus d’un siècle de conseil et deux décennies de démocratie, c’était l’aire de l’absolu qui revenait…

- Vos réformes vont à l’encontre de la constitution ! hurla la voix de quelqu’un qui n’avait pas obtenu la parole, à gauche de l’hémicycle, couvrant un peu le brouhaha qui s‘était installé en quelques instants.

- Contre la constitution ? répéta Capricorn, hilare. Voyez-vous cela ! Mais savez-vous donc ce que j’ai à faire de la constitution, sénateurs ?

De ses mains blanches et osseuses, il saisit le livre posé sur son bureau. C’était un très bel ouvrage, d’une trentaine de centimètres de long sur autant de large, et épais comme un dictionnaire. Sa couverture de cuir pourpre était reliée d’or, et à l’intérieur, le texte calligraphié avait été écrit de la main même d’Yvan, à l’époque de la révolution.
Le regard véron de l’albinos s’illumina tandis qu’il brandissait le livre. Le silence se fit. Dans sa main gauche, il tenait un briquet. Comme dans un film, les pages s’embrasèrent, puis l’ouvrage en entier, attaquant en quelques instant le parchemin de taureau et le cuir de la couverture comme s’il s’était agi d’une simple feuille de papier. Puis, il le lança. Après un magnifique vol plané et une chute de près de trente mètres, le livre s’écrasa sur le sol en un feu d’artifice d’étincelles et de pages carbonisées.

Il y eut alors un silence de mort dans l’assemblée. Tous les regards étaient tournés vers le petit tas de cendres en contrebas, si insignifiant… Etait-ce donc cela, la démocratie ? Qu’un livre que l’on pouvait brûler en moins d’une minute ? Qu’une petite colline grise à ramasser au balai après les cérémonies ? Le monde s’effondrait.

- C’EST VOUS QU’IL FAUDRAIT BRÛLER VIF, ESPÈCE DE MALADE ! hurla tout à coup Océane, le ministre de la santé, brisant le silence.

Elle s’était levée d’un bon, un air de haine terrible sur le visage. Les mâchoires serrées, elle fixait Capricorn de son regard furieux, prête à lui sauter dessus pour l’étrangler.

- Sûrement ! jubila le tyran. Mais je crois que tu n’as rien compris, femme… Moi j’ordonne, et vous vous obéissez. Il n’y a pas d’explications à avoir. Et tous mes opposants seront supprimés, à commencer par vous tous si vous ne vous alignez pas !

Alors, tous les sénateurs se réveillèrent ensemble. Ils se levèrent et se mirent à hurler, huer et proférer de nombreuses menaces dans un incroyable capharnaüm. Leur masse compacte dévala l’amphithéâtre pour arriver à la scène, en contrebas.
Tous criaient, les ministres de leurs balcons, les sénateurs d’en bas, comme une mer déchaînée décidée à engloutir un îlot. Et dans sa loge, Capricorn les regardait d’un air méprisant, comme il méprisait le peuple.
Morganne était toujours à ses côtés, un peu en retrait derrière le fauteuil. Elle se prit à espérer que la marée humaine arrive jusqu’à eux et qu’elle tue ce détestable personnage… Au moins n’aurait-elle pas à s’abaisser pour le protéger.
Il se tourna vers elle et la fusilla du regard.

- Allons ! Fais ton boulot, qu’est ce que tu attends ?

Alors, à contre cœur et promettant qu’elle l’égorgerait de ses mains, elle s’avança à couvert. Les sénateurs avaient commencé à casser des tables pour en jeter des morceaux. Les copeaux d’ébène fusaient vers eux, et la fée les arrêtait, les bras tendus devant elle, et les renvoyait sur ses adversaires obligés. En effet, le port des armes était interdit à Carlotta, et quiconque était arrêté en possession d’arme blanche était destiné à finir ses jours dans les sombre cachots du pénitencier.


Soudain, un grand bruit attira l’attention de tous. La porte de la Chambre avait sauté de ses gonds, libérant une masse incroyable d’hommes en armes. Leurs uniformes pourpres étaient marqués du sceau de Twotf, ainsi que leurs boucliers. En un clin d’œil, ils étaient en bas et avaient encerclé les sénateurs en folie.

- Mes chers amis ! déclara Capricorn, levant les bras vers le ciel. Mes chers amis, c’est la fin d’une époque, et le début d’une autre ! Et j’ai bien peur que vous n’ayez votre place dans celle qui débute. Cependant, n’ayez crainte ! Votre fin sera sans douleur, car je sais voir une différence entre d’honnêtes humains et elfes et de vulgaires démons. A présent je dois vous dire adieu ! Le Twotf que vous avez connu n’est plus, vous ne devez plus être.