Chapitre XXII_ Diversons.
- Ca gronde, là bas… murmura Adüstyo. Qu’est ce qu’il se passe ? Qu’est ce que vous voyez ?
- Ben, pas grand chose, là. Attendez, je me mets devant la meurtrière.
Laar se leva et contourna le lit d’Adüstyo avant de se poser devant le mince interstice de l’épais mur du donjon. Son œil rouge sang embrassa le paysage qui s‘étendait au loin et autour de la forteresse, puis il se mit à tout décrire pour en faire profiter le Gardien déchu :
- Il y a les ennemis qui attaquent, des Elfes noirs. Pas comme vous, ceux avec des cheveux blancs et la peau grise, là. Il sont venu du Désert Rouge. Enfin, vous savez, d’un côté je suis loin, là…
- Continuez, continuez ! l’encouragea Adüstyo.
- Bon, ils sont environ trois cents, je pense. C’est marrant, ils ont l’organisation qui pourrait convenir pour une armée de plus de deux mille têtes… Enfin non, c’est pas marrant, c’est inquiétant, même. Enfin, les nôtres les tiennent assez à distance des fortifications, mais on dirait plus pour très longtemps. J’espère que ça va pas se finir en boucherie et compagnie. Je devrais peut-être sortir, non ?
- Vous êtes toujours blessé, Laar ! Si vous vous battez, vos plaies risquent de se rouvrir, et cela, ça ne sera pas du tout bénéfique à votre santé. Ce n’est jamais bon de se balader avec les boyaux à l’air.
Laar observa un instant Adüstyo qui était posté non loin de lui, ses yeux blancs et aveugles brillant étrangement dans la pénombre de la pièce, l’oreille attentive aux moindres bruits du dehors. En matière de santé, lui non plus n’était pas en position de force. Malgré tous les soins qu’on lui avait prodigués, la blessure que lui avait faite Capricorn à l’épaule lors de la fuite de Carlotta n’était pas parvenue à guérir. Au lieu de ça, incontrôlablement, les dégâts s’étaient étendus sur la peau brune de l’Elfe comme une peste qui se répand dans tout le corps. Il semblait mourir sur place, rongé de l’intérieur, sans que l’on puisse rien faire pour lui. Et ce qui provoquait cette étrange maladie était inconnu de tous. Si c’était bien une maladie. Car qui avait vu dans sa vie un Elfe contaminé ?
*
Le soleil tapait fort sur le champ de bataille de Pyrathia. Tentant de couvrir le brouhaha qui s’était installé, Cestor cria quelques ordres à deux bataillons supplémentaires qui sortaient de la forteresse de l’Ordre sous le regard inquiet de Mystic. Depuis quelques heures à peine les Drows avaient attaqué. Dix régiments d’Elfes noirs aux arcs puissants et aux sabres coupants… Comme sortis de nulle part ils avaient sonné la charge au midi du soleil et avaient déjà battu cent cinquante hommes de la résistance. Quant à eux, leur nombre avait tout autant diminué, mais ils constituaient toujours un adversaire très dangereux qu’il était impératif de rayer.
Et pourquoi restait-il les bras croisés, le gouvernement ? C’était son boulot, après tout, pas celui de la résistance, de les bouter, ces sales envahisseurs nomades ! Mystic les détestait. Elle n’avait jamais aimé les gens au pouvoir, être ainsi maîtrisée par des égaux soit disant plus puissants qu’elle… Elle avait toujours privilégié une certaine forme d’anarchie… Et si cela n’avait pas été le cas, elle serait au même moment liée à cet immonde Mael, dans la forteresse des archanges de Khandor, et sans ce lourd passé à trimbaler derrière elle. Au fond, sa situation actuelle était bien meilleure. Même si elle était à la tête d’une armée de démons à moitié expérimentés en haut d’un chemin de ronde surplombant une sanglante bataille.
- Cestor, il y a une chance de gagner ? demanda-t-elle en tournant la tête vers le forgeron, les sourcils froncés par les soucis.
- Ce n’est pas une chose impossible à faire, déclara Cestor, plissant les yeux pour mieux voir la bataille. Nous pouvons être plus nombreux qu’eux ! Je dirais que nous en avons bien battu la moitié, mais il ne faut pas perdre de vue une bonne organisation… Eux en on une très efficace.
Effectivement, le nouvel entraîneur des armées de la résistance disait vrai. Les Drows gardaient, en plus de la force du nombre, un atout considérable de part leur superbe organisation : ils avançaient en plusieurs lignes, les plus costauds devant recouverts d’épaisses armures, un long pilum à la main empêchant les attaques au corps à corps, et couvrant tous les archers de l’arrière qui tiraient de tout leur saoul sur les combattants de l’Ordre. Heureusement, la plupart étant des démons dotés de pouvoirs extérieurs, il pouvaient aussi les atteindre, surtout les élémentaires qui frappaient à coup de gerbes de feu, de puissants jets d’eau ou de glace et d’éclairs en tous genres. Il y avait aussi des archers Twotfiens postés sur les remparts, qui faisaient tomber pas moins de Drows. Cestor avait raison. Ils étaient sur la voie de la victoire… Mais leurs pertes étaient déjà alarmantes.
Au loin, on voyait les tentes bleues des Drows. Ils avaient avancé leur camp pendant la nuit pour être plus prêts de Pyrathia… Qu’avaient-ils en tête ? Où était leur meneur ? Etait-ce ça, toute leur armée ? tant de question qui méritaient des réponses ! Et Hystéria qui avait disparu… Disparaître sans laisser de nouvelles, réapparaître, se battre avec quelqu’un et parler en être civilisé avec lui quelques heures après… Hystéria était de tous et de loin la plus imprévisible, ce qui lui avait valu à de nombreuses reprises la haine de sa nièce, Laurë. Et d’ailleurs, où était-elle passé, celle-là ? Où était son armée qu’elle devait constituer à Carlotta ? En tout cas, il était à espérer qu’aucune de ces deux là ne se fussent mises en tête de faire des bêtises… Ou quelque chose de stupide.
Soudain, l’attention de Mystic fut attirée par un grand bruit. Ce n’était pas un son qui provenait du champ de bataille, mais plutôt du château en lui-même : le temps de tourner la tête vers le donjon et elle put apercevoir une silhouette ailée qui dégringolait d’une haute fenêtre de la tour. Laar.
*
Le démon rattrapa sa chute avec peine à un créneau et se laissa tomber dans le grand champ qui entourait la forteresse avec un juron peu sympathique. Ca s’était passé tellement vite !… d’abord l’autre avait semblé péter un câble. Comme si un côté démoniaque s’était réveillé en lui, inexplicable ! Et puis il avait attrapé sa dague et lui était littéralement sauté dessus. Laar n’en revenait pas… Que se passait-il ?
Adüstyo sauta en souplesse à quelques mètres de lui , et se précipita dans sa direction, guidé par le bruit de la respiration saccadée du démon. Laar s’était arrêté de bouger, accroupi sur un banc de vieilles pierres au beau milieu du grand champ de hautes herbes sèches que constituait la plaine entourant directement l’imposant château de l’Ordre, et qui avait jadis servi de champ de combat pour le passage des épreuves d’entrée dans la chevalerie. Il connaissait très bien ce cher endroit, pour y avoir par de nombreuses fois versé son sang et celui d’adversaires qui bien souvent n’avaient rien à voir à de jeunes Crystaliens novices. Une nouvelle fois, c’était là qu’il était ramené. Soit. Une nouvelle fois donc, il allait se battre.
Laar était toujours immobile, accroupi sur les ruines du banc, les yeux fixés sur Adüstyo qui lui aussi avait cessé de bouger et de respirer, le bras plié, prêt à lancer la dague qu’il tenait serrée entre ses doigts fins. Le démon appréhendait ce moment. Allait-il le faire ? Aveugle, tout était à présent histoire d’instinct et de précision.
Au loin, vers le Nord, la côte, l’horizon s’était teinté de gris. Le temps étouffant s’alourdissait, et chacun savait qu’un orage s’approchait. Laar plus que quiconque. Ses yeux brillaient comme des rubis d’un éclat d’inquiétude, à la vue de ses arabesques grises et noires, coton imbibé dans le ciel, prêt à arriver et à se déverser sur lui, et qui justement s’approchaient bien trop rapidement pour que ce phénomène fût normal. Si ce combat sans but s’éternisait, le temps allait méchamment tourner à son désavantage. Il ne pouvait pas se permettre de rester ainsi exposé à la pluie, ou en l’espace de quelques minutes Adüstyo n’aurait plus rien à tuer.
Soudain, un éclair illumina la plaine d’Ur Mor et le tonnerre illumina tout Twotf. La dague d’Adüstyo fusa. Laar bondit en un magnifique salto arrière et s’immobilisa dans l’herbe jaune après un roulé boulé de plusieurs mètres. Quant à l’arme, elle alla finir sa course dans le sol, s’y enfonçant jusqu’à la garde. Une fraction de seconde plus tôt, le front de Laar l’aurait arrêtée. Alors Adüstyo sauta sur le démon toujours au sol et commença à le cribler de puissants coups de poing que l’on aurait pas soupçonnés de la part de cet ancien Gardien. Mieux valait surtout ne pas oublier son passé de révolutionnaire tabasseur. Mais, même avec de tels antécédents, comment expliquer ce si soudain passage de la passiveté à une telle folie meurtrière ?
Laar avait peine à se concentrer sous les coups d’Adüstyo. Il sentait les bandages entourant son estomac s’imbiber de nouveau de ce sang sombre qui avait déjà tant coulé de ses plaies. C’était assez.
- ASSEZ !
D’un sursaut de colère et de souffrance, le démon contracta ses muscles et envoya voler Adüstyo avec une incroyable violence. L’Elfe finit sa course en percutant sans douceur le grand arbre gris qui trônait sur le grand champ en friches. Laar en profita pour se relever dans un gémissement et se tint le ventre avec douleur, cherchant son adversaire des yeux. Il le trouva bien vite, au pied de l’arbre, roulé en boule comme un animal sauvage blessé. Un animal sauvage… Laar connaissait bien cette sensation pour l’avoir de nombreuses fois vécue. Une « hystérie », forme de schizophrénie qu’il avait héritée du côté sauvage de son père, le dragon Ignan. Mais pour le Gardien… Ce genre de choses se seraient suent. Cela ne pouvait provenir que l’autre chose, quelque chose de récent, quelque chose qui aurait pu faire en sorte qu’Adüstyo eût été contaminé par une sorte d’esprit malfaisant, un rongeur d’âme. Et Laar ne pensait pas cela au hasard. Il fit vite le rapprochement avec la blessure purulente de l’Elfe et son état lamentable. Il avait été blessé par une dague magique contenant un démon. C’était ainsi… le moyen infaillible pour ce cher tyran de Capricorn de s’assurer que son vieux rival ne serait pas sur ses pas le moment venu. Si lui n’avait pas réussi à le tuer directement, cet abominable chose que contenait la dague l’aurait fait pour lui. Car cela n’allait pas se passer comme ça.
Laar serra les dents, et, retenant un cri de douleur, tira un coup sur ses bandages pour les resserrer. Il devait tenir assez longtemps pour empêcher Adüstyo, soit de le tuer, soit de s’enfuir avec cette saloperie qui pourrissait son âme. Un nouvel éclair illumina le tout Twotf assombri, donnant au champ une allure assez surnaturelle, et, presque instantanément, un coup de tonnerre monstrueux explosa, déboussolant le démon l’espace d’un instant. De l’autre côté du château, la bataille se calma pendant quelques secondes avant de reprendre de plus belle.
Laar s’avança d’un pas décidé vers Adüstyo qui s’était relevé et lui faisait face. Plus aucune arme entre eux désormais. Juste la fabuleuse expérience d’un maître Elfe et le poing dévastateur d’un démon sulfureux.
Adüstyo fut le plus rapide : il envoya un violent coup de pied dans les flancs déjà meurtris de Laar qui étouffa un gémissement de douleur, plié en deux. Celui-ci se redressa tout de même, et, sans crier gare, envoya un puissant upercut sous le menton de l’Elfe brun dont la tête fut projetée en arrière avant de heurter le tronc rugueux de l’arbre mort. Puis le Gardien possédé encaissa un nouveau coup, dans l’estomac cette fois, ce qui lui fit perdre tout le reste de prestance qu’il avait pu avoir. Ses yeux immaculés brillèrent d’un étrange éclat, et il bondit sur Laar, l’entraînant avec lui sur le sol avant de prendre l’avantage. Il attrapa solidement chacune des cornes du démon, qu’on ne voyait habituellement que très peu, cachées par ses cheveux, à pleines mains, et se mit à lui fracasser le crâne contre le sol desséché du champ.
C’est alors que, dans le brouhaha de la bataille qui résonnait au loin à travers champs, l’ultime éclair frappa le drapeau rouge tout en haut du toit du donjon dans un éclat éblouissant, et le coup de tonnerre fut d’une rare violence, totalement assourdissant. Laar, allongé sur le dos, à moitié inconscient, la tête à feu et à sang, entendit en échos résonner la voix de Mystic, tellement loin : « FUYEZ, MISÉRABLES ! S’IL EXISTE ENCORE DES DIEUX DANS CE MONDE D’ENFER, ALORS ILS NE SONT PAS DE VOTRE COTÉ ! FUYEZ OU CRAIGNEZ LA COLÈRE DES PLUS PUISSANTS !… » Et puis, un murmure, une lointaine rumeur. De tout petits bruits, sourds, comme si on avait jeté une poignée de petits cailloux contre un tas de briques. Et le bruit s’intensifia. Soudain, le démon hurla. L’averse commençait. L’averse était là. Les gouttes de pluie, si grosses, qui tombaient avec tant de force, creusaient comme des puis de souffrance dans la chair de Laar. L’eau qui ruisselait sur ses membres était telle une rivière d’acide qui brûlait sa peau et le rongeait de l’extérieur. Un poing fusa dans la joue d’Adüstyo, puis un autre, et encore un. Et soudain, ce fut une gerbe de feu qui jaillit des paumes ouvertes de Laar. L’Elfe se releva et s’écarta précipitamment de lui, brûlé aux bras et aux flancs, avant de lui envoyer un coup de pied droit dans le ventre de nouveau. Laar, furieux, les dents serrées par la souffrance et la rage, ses yeux rouges resplendissants dans la pénombre de l’orage, se releva et cracha sur le sol qui se détrempait. Par terre, une tache écarlate apparut, teintant pour un moment l’herbe d’or de pourpre avant que la pluie ne l’estompât.Le démon essuya doucement le sang sombre qui coulait de ses lèvres charnues,s ans quitter Adüstyo du regard. Sale petit démon de pacotille, bouffeur d’âme, il allait lui faire payer d’avoir voulu s‘en prendre à lui. Il n’avait pas voulu se contenter de pourrir l’Elfe, il avait fallu qu’il s’aventure à le défier lui. Soit. Il allait lui faire salement payer. Car à présent ils étaient quittes, sur le même terrain, avec les mêmes contraintes. Laar, meurtri par la pluie, ne tiendrait pas plus de quelques minutes encore. L’Elfe, ou plutôt le démon dans le corps de l’Elfe, n’en aurait pas plus à vivre. Les seuls points forts qui lui restaient pour combattre n’étaient plus. Son cher odorat ne pouvait plus fonctionner correctement avec cet odeur de foin mouillé qui montait sur la plaine. Son ouie était salement altérée par le vacarme de la pluie qui martelait le sol et les flaques.
Le démon s’avança, un air terrifiant sur le visage, qu’Adüstyo ne pouvait bien sûr par voir. Malheureusement pour lui. Il ne put pas non plus voir que Laar avait arraché de la boue la dague et qu’il la pointait à présent vers lui. Tout ce qu’il put sentir ce fut le contact froid du métal avec sa chair et l’immense souffrance du corps.
L’elfe s’effondra sur lui même sans même un cri de douleur, et Laar en fit de même. La douleur était insupportable. Il baignait dans l’eau, son propre sang et à présent le sang d’Adüstyo qui se déversait aussi dans la grande flaque qui s‘était formée au pied de l’arbre. Il allait mourir, et le gardien aussi… Quel sale gâchis !
Il entendit juste le cri sinistre que produisit l’âme du démon en s’échappant du corps mourant d’Adüstyo et des pas précipités autour de lui. Une main effleura son visage meurtri par la pluie, une main douce et chaude, avant que les ténèbres ne s’emparent de lui.
- Tiens bon, Laar. Reste avec nous.
- Ben, pas grand chose, là. Attendez, je me mets devant la meurtrière.
Laar se leva et contourna le lit d’Adüstyo avant de se poser devant le mince interstice de l’épais mur du donjon. Son œil rouge sang embrassa le paysage qui s‘étendait au loin et autour de la forteresse, puis il se mit à tout décrire pour en faire profiter le Gardien déchu :
- Il y a les ennemis qui attaquent, des Elfes noirs. Pas comme vous, ceux avec des cheveux blancs et la peau grise, là. Il sont venu du Désert Rouge. Enfin, vous savez, d’un côté je suis loin, là…
- Continuez, continuez ! l’encouragea Adüstyo.
- Bon, ils sont environ trois cents, je pense. C’est marrant, ils ont l’organisation qui pourrait convenir pour une armée de plus de deux mille têtes… Enfin non, c’est pas marrant, c’est inquiétant, même. Enfin, les nôtres les tiennent assez à distance des fortifications, mais on dirait plus pour très longtemps. J’espère que ça va pas se finir en boucherie et compagnie. Je devrais peut-être sortir, non ?
- Vous êtes toujours blessé, Laar ! Si vous vous battez, vos plaies risquent de se rouvrir, et cela, ça ne sera pas du tout bénéfique à votre santé. Ce n’est jamais bon de se balader avec les boyaux à l’air.
Laar observa un instant Adüstyo qui était posté non loin de lui, ses yeux blancs et aveugles brillant étrangement dans la pénombre de la pièce, l’oreille attentive aux moindres bruits du dehors. En matière de santé, lui non plus n’était pas en position de force. Malgré tous les soins qu’on lui avait prodigués, la blessure que lui avait faite Capricorn à l’épaule lors de la fuite de Carlotta n’était pas parvenue à guérir. Au lieu de ça, incontrôlablement, les dégâts s’étaient étendus sur la peau brune de l’Elfe comme une peste qui se répand dans tout le corps. Il semblait mourir sur place, rongé de l’intérieur, sans que l’on puisse rien faire pour lui. Et ce qui provoquait cette étrange maladie était inconnu de tous. Si c’était bien une maladie. Car qui avait vu dans sa vie un Elfe contaminé ?
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Le soleil tapait fort sur le champ de bataille de Pyrathia. Tentant de couvrir le brouhaha qui s’était installé, Cestor cria quelques ordres à deux bataillons supplémentaires qui sortaient de la forteresse de l’Ordre sous le regard inquiet de Mystic. Depuis quelques heures à peine les Drows avaient attaqué. Dix régiments d’Elfes noirs aux arcs puissants et aux sabres coupants… Comme sortis de nulle part ils avaient sonné la charge au midi du soleil et avaient déjà battu cent cinquante hommes de la résistance. Quant à eux, leur nombre avait tout autant diminué, mais ils constituaient toujours un adversaire très dangereux qu’il était impératif de rayer.
Et pourquoi restait-il les bras croisés, le gouvernement ? C’était son boulot, après tout, pas celui de la résistance, de les bouter, ces sales envahisseurs nomades ! Mystic les détestait. Elle n’avait jamais aimé les gens au pouvoir, être ainsi maîtrisée par des égaux soit disant plus puissants qu’elle… Elle avait toujours privilégié une certaine forme d’anarchie… Et si cela n’avait pas été le cas, elle serait au même moment liée à cet immonde Mael, dans la forteresse des archanges de Khandor, et sans ce lourd passé à trimbaler derrière elle. Au fond, sa situation actuelle était bien meilleure. Même si elle était à la tête d’une armée de démons à moitié expérimentés en haut d’un chemin de ronde surplombant une sanglante bataille.
- Cestor, il y a une chance de gagner ? demanda-t-elle en tournant la tête vers le forgeron, les sourcils froncés par les soucis.
- Ce n’est pas une chose impossible à faire, déclara Cestor, plissant les yeux pour mieux voir la bataille. Nous pouvons être plus nombreux qu’eux ! Je dirais que nous en avons bien battu la moitié, mais il ne faut pas perdre de vue une bonne organisation… Eux en on une très efficace.
Effectivement, le nouvel entraîneur des armées de la résistance disait vrai. Les Drows gardaient, en plus de la force du nombre, un atout considérable de part leur superbe organisation : ils avançaient en plusieurs lignes, les plus costauds devant recouverts d’épaisses armures, un long pilum à la main empêchant les attaques au corps à corps, et couvrant tous les archers de l’arrière qui tiraient de tout leur saoul sur les combattants de l’Ordre. Heureusement, la plupart étant des démons dotés de pouvoirs extérieurs, il pouvaient aussi les atteindre, surtout les élémentaires qui frappaient à coup de gerbes de feu, de puissants jets d’eau ou de glace et d’éclairs en tous genres. Il y avait aussi des archers Twotfiens postés sur les remparts, qui faisaient tomber pas moins de Drows. Cestor avait raison. Ils étaient sur la voie de la victoire… Mais leurs pertes étaient déjà alarmantes.
Au loin, on voyait les tentes bleues des Drows. Ils avaient avancé leur camp pendant la nuit pour être plus prêts de Pyrathia… Qu’avaient-ils en tête ? Où était leur meneur ? Etait-ce ça, toute leur armée ? tant de question qui méritaient des réponses ! Et Hystéria qui avait disparu… Disparaître sans laisser de nouvelles, réapparaître, se battre avec quelqu’un et parler en être civilisé avec lui quelques heures après… Hystéria était de tous et de loin la plus imprévisible, ce qui lui avait valu à de nombreuses reprises la haine de sa nièce, Laurë. Et d’ailleurs, où était-elle passé, celle-là ? Où était son armée qu’elle devait constituer à Carlotta ? En tout cas, il était à espérer qu’aucune de ces deux là ne se fussent mises en tête de faire des bêtises… Ou quelque chose de stupide.
Soudain, l’attention de Mystic fut attirée par un grand bruit. Ce n’était pas un son qui provenait du champ de bataille, mais plutôt du château en lui-même : le temps de tourner la tête vers le donjon et elle put apercevoir une silhouette ailée qui dégringolait d’une haute fenêtre de la tour. Laar.
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Le démon rattrapa sa chute avec peine à un créneau et se laissa tomber dans le grand champ qui entourait la forteresse avec un juron peu sympathique. Ca s’était passé tellement vite !… d’abord l’autre avait semblé péter un câble. Comme si un côté démoniaque s’était réveillé en lui, inexplicable ! Et puis il avait attrapé sa dague et lui était littéralement sauté dessus. Laar n’en revenait pas… Que se passait-il ?
Adüstyo sauta en souplesse à quelques mètres de lui , et se précipita dans sa direction, guidé par le bruit de la respiration saccadée du démon. Laar s’était arrêté de bouger, accroupi sur un banc de vieilles pierres au beau milieu du grand champ de hautes herbes sèches que constituait la plaine entourant directement l’imposant château de l’Ordre, et qui avait jadis servi de champ de combat pour le passage des épreuves d’entrée dans la chevalerie. Il connaissait très bien ce cher endroit, pour y avoir par de nombreuses fois versé son sang et celui d’adversaires qui bien souvent n’avaient rien à voir à de jeunes Crystaliens novices. Une nouvelle fois, c’était là qu’il était ramené. Soit. Une nouvelle fois donc, il allait se battre.
Laar était toujours immobile, accroupi sur les ruines du banc, les yeux fixés sur Adüstyo qui lui aussi avait cessé de bouger et de respirer, le bras plié, prêt à lancer la dague qu’il tenait serrée entre ses doigts fins. Le démon appréhendait ce moment. Allait-il le faire ? Aveugle, tout était à présent histoire d’instinct et de précision.
Au loin, vers le Nord, la côte, l’horizon s’était teinté de gris. Le temps étouffant s’alourdissait, et chacun savait qu’un orage s’approchait. Laar plus que quiconque. Ses yeux brillaient comme des rubis d’un éclat d’inquiétude, à la vue de ses arabesques grises et noires, coton imbibé dans le ciel, prêt à arriver et à se déverser sur lui, et qui justement s’approchaient bien trop rapidement pour que ce phénomène fût normal. Si ce combat sans but s’éternisait, le temps allait méchamment tourner à son désavantage. Il ne pouvait pas se permettre de rester ainsi exposé à la pluie, ou en l’espace de quelques minutes Adüstyo n’aurait plus rien à tuer.
Soudain, un éclair illumina la plaine d’Ur Mor et le tonnerre illumina tout Twotf. La dague d’Adüstyo fusa. Laar bondit en un magnifique salto arrière et s’immobilisa dans l’herbe jaune après un roulé boulé de plusieurs mètres. Quant à l’arme, elle alla finir sa course dans le sol, s’y enfonçant jusqu’à la garde. Une fraction de seconde plus tôt, le front de Laar l’aurait arrêtée. Alors Adüstyo sauta sur le démon toujours au sol et commença à le cribler de puissants coups de poing que l’on aurait pas soupçonnés de la part de cet ancien Gardien. Mieux valait surtout ne pas oublier son passé de révolutionnaire tabasseur. Mais, même avec de tels antécédents, comment expliquer ce si soudain passage de la passiveté à une telle folie meurtrière ?
Laar avait peine à se concentrer sous les coups d’Adüstyo. Il sentait les bandages entourant son estomac s’imbiber de nouveau de ce sang sombre qui avait déjà tant coulé de ses plaies. C’était assez.
- ASSEZ !
D’un sursaut de colère et de souffrance, le démon contracta ses muscles et envoya voler Adüstyo avec une incroyable violence. L’Elfe finit sa course en percutant sans douceur le grand arbre gris qui trônait sur le grand champ en friches. Laar en profita pour se relever dans un gémissement et se tint le ventre avec douleur, cherchant son adversaire des yeux. Il le trouva bien vite, au pied de l’arbre, roulé en boule comme un animal sauvage blessé. Un animal sauvage… Laar connaissait bien cette sensation pour l’avoir de nombreuses fois vécue. Une « hystérie », forme de schizophrénie qu’il avait héritée du côté sauvage de son père, le dragon Ignan. Mais pour le Gardien… Ce genre de choses se seraient suent. Cela ne pouvait provenir que l’autre chose, quelque chose de récent, quelque chose qui aurait pu faire en sorte qu’Adüstyo eût été contaminé par une sorte d’esprit malfaisant, un rongeur d’âme. Et Laar ne pensait pas cela au hasard. Il fit vite le rapprochement avec la blessure purulente de l’Elfe et son état lamentable. Il avait été blessé par une dague magique contenant un démon. C’était ainsi… le moyen infaillible pour ce cher tyran de Capricorn de s’assurer que son vieux rival ne serait pas sur ses pas le moment venu. Si lui n’avait pas réussi à le tuer directement, cet abominable chose que contenait la dague l’aurait fait pour lui. Car cela n’allait pas se passer comme ça.
Laar serra les dents, et, retenant un cri de douleur, tira un coup sur ses bandages pour les resserrer. Il devait tenir assez longtemps pour empêcher Adüstyo, soit de le tuer, soit de s’enfuir avec cette saloperie qui pourrissait son âme. Un nouvel éclair illumina le tout Twotf assombri, donnant au champ une allure assez surnaturelle, et, presque instantanément, un coup de tonnerre monstrueux explosa, déboussolant le démon l’espace d’un instant. De l’autre côté du château, la bataille se calma pendant quelques secondes avant de reprendre de plus belle.
Laar s’avança d’un pas décidé vers Adüstyo qui s’était relevé et lui faisait face. Plus aucune arme entre eux désormais. Juste la fabuleuse expérience d’un maître Elfe et le poing dévastateur d’un démon sulfureux.
Adüstyo fut le plus rapide : il envoya un violent coup de pied dans les flancs déjà meurtris de Laar qui étouffa un gémissement de douleur, plié en deux. Celui-ci se redressa tout de même, et, sans crier gare, envoya un puissant upercut sous le menton de l’Elfe brun dont la tête fut projetée en arrière avant de heurter le tronc rugueux de l’arbre mort. Puis le Gardien possédé encaissa un nouveau coup, dans l’estomac cette fois, ce qui lui fit perdre tout le reste de prestance qu’il avait pu avoir. Ses yeux immaculés brillèrent d’un étrange éclat, et il bondit sur Laar, l’entraînant avec lui sur le sol avant de prendre l’avantage. Il attrapa solidement chacune des cornes du démon, qu’on ne voyait habituellement que très peu, cachées par ses cheveux, à pleines mains, et se mit à lui fracasser le crâne contre le sol desséché du champ.
C’est alors que, dans le brouhaha de la bataille qui résonnait au loin à travers champs, l’ultime éclair frappa le drapeau rouge tout en haut du toit du donjon dans un éclat éblouissant, et le coup de tonnerre fut d’une rare violence, totalement assourdissant. Laar, allongé sur le dos, à moitié inconscient, la tête à feu et à sang, entendit en échos résonner la voix de Mystic, tellement loin : « FUYEZ, MISÉRABLES ! S’IL EXISTE ENCORE DES DIEUX DANS CE MONDE D’ENFER, ALORS ILS NE SONT PAS DE VOTRE COTÉ ! FUYEZ OU CRAIGNEZ LA COLÈRE DES PLUS PUISSANTS !… » Et puis, un murmure, une lointaine rumeur. De tout petits bruits, sourds, comme si on avait jeté une poignée de petits cailloux contre un tas de briques. Et le bruit s’intensifia. Soudain, le démon hurla. L’averse commençait. L’averse était là. Les gouttes de pluie, si grosses, qui tombaient avec tant de force, creusaient comme des puis de souffrance dans la chair de Laar. L’eau qui ruisselait sur ses membres était telle une rivière d’acide qui brûlait sa peau et le rongeait de l’extérieur. Un poing fusa dans la joue d’Adüstyo, puis un autre, et encore un. Et soudain, ce fut une gerbe de feu qui jaillit des paumes ouvertes de Laar. L’Elfe se releva et s’écarta précipitamment de lui, brûlé aux bras et aux flancs, avant de lui envoyer un coup de pied droit dans le ventre de nouveau. Laar, furieux, les dents serrées par la souffrance et la rage, ses yeux rouges resplendissants dans la pénombre de l’orage, se releva et cracha sur le sol qui se détrempait. Par terre, une tache écarlate apparut, teintant pour un moment l’herbe d’or de pourpre avant que la pluie ne l’estompât.Le démon essuya doucement le sang sombre qui coulait de ses lèvres charnues,s ans quitter Adüstyo du regard. Sale petit démon de pacotille, bouffeur d’âme, il allait lui faire payer d’avoir voulu s‘en prendre à lui. Il n’avait pas voulu se contenter de pourrir l’Elfe, il avait fallu qu’il s’aventure à le défier lui. Soit. Il allait lui faire salement payer. Car à présent ils étaient quittes, sur le même terrain, avec les mêmes contraintes. Laar, meurtri par la pluie, ne tiendrait pas plus de quelques minutes encore. L’Elfe, ou plutôt le démon dans le corps de l’Elfe, n’en aurait pas plus à vivre. Les seuls points forts qui lui restaient pour combattre n’étaient plus. Son cher odorat ne pouvait plus fonctionner correctement avec cet odeur de foin mouillé qui montait sur la plaine. Son ouie était salement altérée par le vacarme de la pluie qui martelait le sol et les flaques.
Le démon s’avança, un air terrifiant sur le visage, qu’Adüstyo ne pouvait bien sûr par voir. Malheureusement pour lui. Il ne put pas non plus voir que Laar avait arraché de la boue la dague et qu’il la pointait à présent vers lui. Tout ce qu’il put sentir ce fut le contact froid du métal avec sa chair et l’immense souffrance du corps.
L’elfe s’effondra sur lui même sans même un cri de douleur, et Laar en fit de même. La douleur était insupportable. Il baignait dans l’eau, son propre sang et à présent le sang d’Adüstyo qui se déversait aussi dans la grande flaque qui s‘était formée au pied de l’arbre. Il allait mourir, et le gardien aussi… Quel sale gâchis !
Il entendit juste le cri sinistre que produisit l’âme du démon en s’échappant du corps mourant d’Adüstyo et des pas précipités autour de lui. Une main effleura son visage meurtri par la pluie, une main douce et chaude, avant que les ténèbres ne s’emparent de lui.
- Tiens bon, Laar. Reste avec nous.
